Lors d’une conférence de presse relative au dépôt d’une plainte contre OIP Sensor Systems, devant le palais de justice de Tournai (Belgique), le 23 septembre 2025. SHUTTERSTOCK/SIPAIl y avait beaucoup plus de monde que d’habitude, mardi 17 février, dans la salle numéro 1 du tribunal de première instance d’Audenarde, une petite ville de la province belge de Flandre-Orientale. Une cinquantaine de personnes, keffieh autour du cou, se serraient sur les bancs, tentant de capter les échanges diffusés par une sono vieillissante. Sur les marches du palais, quelque 200 manifestants arborant des drapeaux palestiniens étaient, eux aussi, venus soutenir sept de leurs amis, traduits en justice pour avoir causé des dégâts à l’entreprise d’armement OIP Sensor Systems, le 4 mars 2024.
Cette société belge, fondée en 1919 et détenue ensuite par la néerlandaise Delft Instruments, a été rachetée en 2003 par l’entreprise israélienne Elbit Systems, 21e firme mondiale d’armement. Sa filiale belge, qui produit notamment des systèmes de guidage de tir, des appareils de vision nocturne et des caméras infrarouges, réclame 65 000 euros à sept jeunes militants qui avaient participé à une occupation de son siège en compagnie d’une soixantaine d’autres personnes voulant dénoncer l’implication d’Elbit dans la guerre à Gaza. La société vend massivement à l’armée israélienne des drones et divers équipements pour ses forces terrestres.
« Ces jeunes ont été désignés arbitrairement, et jamais un procès de ce type n’a été intenté contre des activistes en Belgique », ont plaidé Mes Hind Riad et Joke Callewaert. Les deux avocates du comité StopElbit.be évoquent une affaire très symbolique et espèrent que les juges d’Audenarde décideront que les principes du droit à manifester et de la liberté d’expression sont plus importants que le droit au travail et le respect de la propriété privée. « Quand j’ai vu les images horribles de ce qui se déroulait à Gaza, j’ai décidé d’agir. Il est injuste que nous soyons ici aujourd’hui alors qu’une multinationale participe à des crimes de guerre », a expliqué devant les juges Lex, 22 ans, l’un des prévenus.
« Les manifestants avaient évidemment le droit de s’exprimer et de soutenir la Palestine, mais de manière pacifique, a plaidé de son côté Me Roland Pockelé-Dilles, l’avocat d’OIP. Sans annonce préalable, ils ont empêché l’entrée du personnel dans les locaux et refusé de répondre aux injonctions de la police. Ils affirmaient clairement vouloir se livrer à du sabotage », a-t-il indiqué.
Les sites belges d’Elbit ont été ciblés à diverses reprises. En 2022, un jeune protestataire a été appréhendé pour avoir incendié deux véhicules blindés stationnés sur le site d’Audenarde. En 2023, une militante a tagué le site de la branche OIP Land Systems à Tournai, dans le Hainaut, avant de déposer une plainte pour complicité de génocide contre l’entreprise. Et, en juin 2025, une autre action menée à Tournai aurait causé 1 million d’euros de dégâts selon OIP, qui a intenté un nouveau procès contre des manifestants.
La présence d’Elbit a aussi été dénoncée au Royaume-Uni, où la société possède 16 unités de production. Les actions menées par le groupe Palestine Action UK, dont plusieurs membres sont toujours incarcérés, auraient entraîné une baisse de ses commandes. En Belgique, la firme, qui emploie au total 140 personnes, a livré à l’armée belge des véhicules blindés en 2007 et des équipements numériques en 2015.
En 2023 et en 2024, la région flamande a octroyé 17 licences d’exportation de matériel militaire vers Israël, pour un montant de 22,7 millions d’euros. La plupart d’entre elles avaient été demandées par OIP. Selon les autorités régionales, la plupart de ces biens exportés sont en fait revenus en Belgique (par exemple après une réparation) et d’autres ont été réexportés d’Israël vers des pays tiers. Ils n’auraient pas été utilisés dans le cadre de la guerre à Gaza. Officiellement, la Belgique n’approuve plus, depuis 2009, l’envoi de biens censés renforcer les capacités militaires de l’armée israélienne et n’autorise que les exportations de matériels de défense qui sont ensuite réimportés, ou réexpédiés vers des pays tiers.
Un flou entoure toutefois les décisions des régions, compétentes pour la délivrance des licences d’armement. Le gouvernement wallon a indiqué récemment sa volonté d’examiner un assouplissement de ses règles, présentées comme étant « parmi les plus strictes au monde ». En 2024, la RTBF avait démontré que des munitions et des systèmes d’allumage transitaient par l’aéroport de Liège avant d’être transportés vers Israël. L’Institut flamand pour la paix estime, lui, que des équipements civils, qui ne nécessitent pas d’autorisations, sont en fait utilisés à des fins militaires en Israël.
A Audenarde, la cour rendra son verdict le 17 mars. Les jeunes activistes, qui espèrent échapper à une condamnation, fondent leur espoir sur une décision du parquet : saisi d’une plainte au pénal, il avait estimé qu’il n’y avait pas lieu de poursuivre les manifestants. D’où la décision d’OIP de porter l’affaire devant une juridiction civile. « Une tentative d’intimidation, alors que le vrai scandale est qu’une firme basée en Belgique contribue à la guerre à Gaza », estime Me Riad.
Elbit Systems affronte en tout cas d’autres difficultés depuis que plusieurs médias européens, dont Follow the Money, ont révélé, en décembre 2025, que la firme était suspendue des procédures d’attribution de contrats par la NSPA, l’agence de soutien et d’approvisionnement de l’OTAN. Une décision intervenue dans le cadre d’une enquête sur des soupçons de fraude, de corruption et de manipulation de contrats stratégiques. Quinze programmes majeurs concernant des drones, des munitions et des systèmes de contre-mesures ont été bloqués.
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