À l'ère des armes nucléaires (II)
L’OTAN envisage le déploiement d’armes nucléaires US supplémentaires en Europe – peut-être à proximité de la frontière russe. En février, le dernier accord sur le contrôle des armements nucléaires a expiré.
german-foreign-policy.com
, 3 août
https://www.german-foreign-policy.com/fr/news/detail/10502
BRUXELLES/WASHINGTON/BERLIN (de notre rédaction) – L’OTAN se prépare à un nouveau renforcement de son arsenal nucléaire en Europe et envisage le déploiement d’armes nucléaires près de la frontière avec la Russie. Comme on l’a appris à la fin de la semaine dernière, le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, n’exclut pas le transfert d’armes nucléaires US supplémentaires sur le continent européen. Selon des experts, de nouvelles bombes atomiques américaines auraient déjà été déployées au Royaume-Uni. Parmi les sites potentiels cités figurent des pays situés à proximité ou à la frontière de la Russie, notamment la Finlande et la Lituanie. Pour permettre cette mesure, la Lituanie est en train de modifier sa Constitution. Le chancelier fédéral Friedrich Merz a récemment laissé entendre qu’il y était favorable. M. Rutte admet publiquement que ce projet est assez « délicat » au regard d’une « Russie dotée de l’arme nucléaire ». Les Etats-Unis ont entre-temps remplacé leurs bombes stockées à Büchel par le nouveau modèle B61-12, qui peut être utilisé à des fins « tactiques », ce qui abaisse le seuil de la guerre nucléaire. La modernisation de Büchel, nécessaire à la mise à niveau des capacités nucléaires, coûte des milliards. Parallèlement, la France procède également à un renforcement de son arsenal nucléaire national, en coordination avec la République fédérale d’Allemagne.
« Questions délicates »
Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, avait déjà laissé entendre, les 21 et 22 avril, à l’occasion du symposium annuel de l’OTAN sur la politique nucléaire, qui avait réuni à Istanbul quelque 150 experts des États membres, que l’OTAN allait poursuivre son réarmement non seulement sur le plan conventionnel, mais aussi sur le plan nucléaire. « En période de grande instabilité », avait alors déclaré M. Rutte, « l’importance de la dissuasion nucléaire s’accroît » ; il faut donc veiller à ce que cette dissuasion reste « crédible, sûre et efficace ».[1] Dans ce contexte, il faudra prendre des « décisions importantes (...) notamment sur la manière dont le dispositif nucléaire de l’OTAN doit continuer à s’adapter à la détérioration de l’environnement sécuritaire ».
Rutte avait alors indiqué que, dans le cadre de la modernisation de l’OTAN, des travaux étaient déjà en cours sur les questions nucléaires ; cela était tout à fait « délicat », notamment au regard du risque « d’escalade » du conflit avec « la Russie dotée de l’arme nucléaire ».
Deux mois plus tard, le 18 juin, le Groupe de planification nucléaire de l’OTAN a réaffirmé, à l’issue de sa réunion annuelle régulière à Bruxelles, qu’il était désormais en train de « moderniser les capacités nucléaires de l’OTAN » et de « renforcer ses capacités de planification nucléaire ».[2] Des « investissements » seront réalisés en conséquence dans les « capacités » nécessaires.
Opérations « tactiques »
La modernisation, déjà en cours, consiste d’une part à remplacer les anciennes bombes nucléaires US par des modèles plus récents, stockées dans cinq pays européens dans le cadre du « partage nucléaire ». Comme le révèlent les déclarations de hauts responsables militaires – ce que confirment les experts –, ce processus est désormais achevé. Concrètement, les anciennes bombes B61 ont été remplacées par de nouvelles bombes de type B61-12. Les B61-12 sont nettement plus précises que leur modèle précédent ; elles peuvent en outre être modulées, c’est-à-dire utilisées avec une puissance explosive variable.
Comme le confirment les experts, elles peuvent donc en principe être utilisées à des fins « tactiques », par exemple pour détruire des centres de commandement ennemis et d’autres infrastructures militaires, mais aussi pour anéantir des concentrations de forces armées ennemies. Même des utilisations sur le champ de bataille sont en principe envisageables.
Cela abaisse le seuil d’inhibition à leur utilisation – et le risque de guerre nucléaire s’accroît. Les bombes US en question sont stationnées sur les bases aériennes de Büchel dans l’Eifel, à Kleine Brogel en Belgique, à Volkel aux Pays-Bas, à Aviano et Ghedi en Italie, ainsi qu’à İncirlik en Turquie. Au total, selon les experts, il s’agirait actuellement d’une centaine de bombes nucléaires prêtes à être utilisées à tout moment.[3] Pour Büchel, le chiffre de 20 a été avancé jusqu’à présent.
Des milliards pour Büchel
La mise à niveau vers les nouvelles bombes de type B61-12 s'accompagne d'autres mesures de modernisation. Parmi celles-ci figure notamment le passage aux nouveaux avions de combat US de type F-35. Toutes les forces armées intégrées au programme de « participation nucléaire » possèdent déjà des F-35 ou sont en passe de les acquérir – y compris la Bundeswehr, qui achète 35 F-35 pour un montant de dix milliards d'euros.[4]
Pour l’exploitation des F-35, la base aérienne de Büchel doit quant à elle faire l’objet d’une transformation en profondeur. Elle a notamment besoin d’une infrastructure entièrement nouvelle pour le commandement des opérations.[5] Les travaux de transformation devraient être achevés au plus tard en 2027.
La forte pression temporelle ainsi que les exigences de sécurité spécifiques des États-Unis – il est interdit d'utiliser ne serait-ce que de l'acier de fabrication chinoise – font désormais grimper les coûts en flèche. Alors que les prévisions tablaient initialement sur un coût d’un peu plus de 700 millions d’euros, on a rapidement parlé de 1,1 milliard d’euros. En juillet dernier, le ministère de la Défense a admis que le prix final pourrait même atteindre deux milliards d’euros.[6]
En juin, les Tornados, qui avaient été temporairement transférés à Nörvenich en raison des travaux, ont pu regagner Büchel. Selon certaines informations, l’achèvement définitif des travaux de transformation n’est pas prévu avant 2030.
À la frontière russe
Dans le cadre de la poursuite de son réarmement nucléaire, l'OTAN envisage également, comme cela a été rapporté vendredi, la mise en place de nouveaux sites de déploiement.
Au Royaume-Uni, ce projet serait déjà en cours de réalisation. Dès l'été dernier, des opposants à l'armement nucléaire avaient indiqué disposer d'indices clairs selon lesquels des bombes B61-12 auraient été acheminées à la base aérienne de Lakenheath, au nord-est de Cambridge.[7] Ce serait la première fois depuis 2008 que des armes nucléaires US seraient à nouveau stockées au Royaume-Uni. Entre-temps, les experts s'accordent généralement à penser que des bombes nucléaires US sont arrivées à Lakenheath. En 2021, cette base aérienne a été la première en Europe à accueillir des avions de combat américains de type F-35. Avec l’arrivée des nouvelles B61-12, le Royaume-Uni devient le sixième pays d’Europe à stocker des bombes nucléaires US.
D’autres pourraient suivre, comme ne l’a pas explicitement exclu le secrétaire général de l’OTAN, M. Rutte, lors d’un entretien avec l’agence dpa. Des sites potentiels sont cités en Finlande, en Lituanie et en Pologne, tous situés à la frontière avec la Russie ou à proximité. La Lituanie a récemment annoncé son intention de supprimer de sa Constitution l’interdiction du stationnement d’armes nucléaires. Il s’agit « d’exploiter toutes les possibilités de dissuasion nucléaire », a déclaré le président Gitanas Nausėda début juillet à Berlin.[8] Le chancelier fédéral Friedrich Merz a fait part de son accord.
La fin du contrôle des armements
Selon les experts, 100 à 150 bombes nucléaires de type B61-12 supplémentaires pourraient être déployées en Europe. Parallèlement, la France a également annoncé son intention d'augmenter son arsenal nucléaire (comme l'a rapporté german-foreign-policy.com[9]).Paris ne souhaite pas divulguer d’informations sur le nombre exact, dans le but déclaré de laisser l’adversaire, à savoir la Russie, dans l’incertitude.
Selon certaines informations, l’OTAN envisagerait également de ne pas fournir de détails sur le réarmement nucléaire prévu. La raison invoquée est là encore la volonté de semer le doute à Moscou.[10]
Alors que cette stratégie est présentée comme un avantage stratégique, elle accroît en réalité encore davantage l’insécurité en Europe, d’autant plus qu’il y a fort à parier que la Russie réagira de manière réciproque, en déployant à son tour des armes nucléaires plus près de l’Europe occidentale et en laissant l’Occident dans l’ignorance.
Cette situation fait suite à la destruction systématique par les États-Unis du régime de contrôle des armements nucléaires, en laissant expirer tous les accords pertinents, dont le dernier en date, le New START, qui a formellement cessé d’être en vigueur le 5 février de cette année. Alistair Burnett, de la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN), constate : « Aucun des accords sur le contrôle des armements nucléaires n’est plus en vigueur. »[11]
[1] Opening address by NATO Secretary General Mark Rutte to the NATO Nuclear Policy Symposium [Discours d'ouverture du secrétaire général de l'OTAN, Mark Rutte, lors du symposium de l'OTAN sur la politique nucléaire]. nato.int 21.04.2026.
[2] Déclaration 2026 du Groupe des plans nucléaires. Nato.int 18 juin 2026.
[3] Hans M. Kristensen, Matt Korda, Eliana Johns, Mackenzie Knight-Boyle: United States nuclear weapons, 2026. thebulletin.org 12.03.2026. « Le niveau des dangers augmente » : les puissances nucléaires investissent massivement dans leurs arsenaux, selon de nouvelles études. L’an dernier, les Etats-Unis ont dépensé à eux seuls plus dans leur arsenal que l’ensemble des autres Etats dotés de l’arme nucléaire réunis, selon un rapport publié lundi. lemonde.fr 9 juin 2026.
[4] Einführung des F-35: mehr als „nur“ ein neues Kampfflugzeug [Lancement du F-35 : bien plus qu’un « simple » nouvel avion de combat]. bundeswehr.de. « Le F-35 n’est pas qu’un avion, c’est une extension du système militaire américain ». lepoint.fr 10 février 2026.
[5] Matthias Gebauer: Umbaukosten am Luftwaffenstandort Büchel laufen aus dem Ruder [Les coûts de rénovation de la base aérienne de Büchel deviennent incontrôlables]. spiegel.de 02.072.2025.
[6] 600 Millionen Euro mehr für Fliegerhorst Büchel [600 millions d’euros supplémentaires pour la base aérienne de Büchel]. faz.net 25.07.2026.
[7] RAF Lakenheath: Have US nuclear weapons returned to Britain? cnduk.org. Guido Felder : Les Etats-Unis livrent des armes nucléaires dernier cri au Royaume-Uni. blick.ch 24.07.2025.
[8] Litauen will Atomwaffen stationieren – Merz respektiert das [La Lituanie souhaite déployer des armes nucléaires – Merz respecte cette décision]. spiegel.de 03.07.2026. La Lituanie souhaite faire partie de la dissuasion nucléaire contre la Russie. franceinfo.fr 03 juillet 2026.
[9] Voir à ce sujet À l’ère des armes nucléaires .
[10] Nato arbeitet an Plänen für Ausbau der atomaren Abschreckung [L’OTAN élabore des plans pour renforcer la dissuasion nucléaire]. handelsblatt.com 31.07.2026.
[11] Fredy Gsteiger: „Die Ära der nuklearen Abrüstung ist zu Ende“.[« L’ère du désarmement nucléaire est révolue »] srf.ch 29.03.2026. Après New START, le monde privé d’un garde-fou nucléaire. news.un.org 04 février 2026.
La danse macabre de la surenchère nucléaire participe de l'irresponsabilité chronique de nos dirigeants en particulier à la veille du 6 aout
envoyé : 5 août 2026 à 09:14
de : 'Roland Marounek' via Alerte Otan <alert...@googlegroups.com>
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objet : [alerte-otan] À l'ère des armes nucléaires
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