
Juge d’instruction au pôle antiterroriste du tribunal de grande instance de Paris entre 2006 et 2015, Marc Trévidic a constaté, dans l’exercice de ses fonctions, l’approximation de la notion de «délit d’apologie du terrorisme» : «On poursuit à peu près tout et n’importe quoi dans cette rubrique.» Et l’ajout de «provocation implicite» rend impossible son travail de juge, «il va falloir que j’essaie de savoir ce qu’a voulu dire une personne, […] je n’ai pas les moyens d’entrer dans le cerveau des gens, moi». Or, pour être appliquées sans ambiguïté, les lois doivent être très clairement et explicitement définies. Pour Marc Trévidic, une chose est sûre : «Si vous prenez dix juges, et que les dix peuvent avoir une vision différente de l’infraction pénale en question, c’est qu’il y a un problème.»
Et la mesure déposée par Caroline Yadan en novembre 2024 – avant d’être remaniée – présentait d’autres difficultés encore. A commencer par la mention d’«Etat». Auprès de Libé, l’avocate en droit pénal international soulignait l’imprécision de cette notion dont «le droit français ne donne aucune définition». Comprendre : l’existence d’un Etat n’est pas conditionnée par sa reconnaissance. Une approximation levée par l’assemblée générale du Conseil d’Etat qui a prescrit, en mai 2025, «de définir l’Etat auquel se réfère l’infraction comme étant tout Etat reconnu par la France, renvoyant ainsi à une notion précise et déterminée».
Au-delà des approximations de ce texte de loi, cette mesure, poursuit Trévidic, n’aidera en rien la lutte contre le terrorisme. Selon lui, une seule manière est efficace pour le combattre : «En cherchant les coupables, même des années après, quelle que soit leur obédience, et en les amenant devant les tribunaux.» Pas en interprétant le contenu d’une déclaration, donc et «pas en transformant les magistrats en censeurs de la pensée».
Si l’auteur de la pétition qui s’élève contre la loi Yadan, un ingénieur de 26 ans, dénonce un texte qui contraindrait la justice française à opérer «un amalgame entre antisémitisme et antisionisme», Marc Trévidic souligne l’importance de la distinction à faire entre l’Etat d’Israël et le gouvernement Nétanyahou. «Il faut pouvoir condamner les crimes d’un régime sans pour autant appeler à la destruction de l’Etat», insiste-t-il. Et d’ajouter : «Parce qu’on a un cerveau, on a le droit de se poser la question : est-ce que ce n’est pas la politique de Nétanyahou qui favorise, éventuellement et malheureusement, une poussée de l’antisémitisme ?»
Si la loi est adoptée, il s’inquiète des potentielles dérives qu’elle pourrait engendrer à l’avenir : «Quel sera le contexte géopolitique dans dix ans ?» Aujourd’hui, le texte prend implicitement pour cible les réactions au conflit israélo-palestinien, mais rien ne contraint l’article à ce contexte, «C’est tout le problème de cette notion d’implicite, explique le juge. Actuellement, on focalise sur l’antisémitisme, mais cette loi pourrait demain être utilisée pour tout autre chose.»
«Je fais du pénal depuis des années, je sais quand une loi est dangereuse. On peut être apolitique et dire que ce texte est une menace pour nos libertés», insiste celui qui est désormais président de chambre à la cour d’appel de Versailles. L’absence de cadre concret, de contexte et de termes précis ouvre la porte à tout détournement, difficile à éviter une fois la loi adoptée. A la veille de l’examen du texte dans l’hémicycle, le diagnostic de Trévidic est sans appel : «Un jour, ces textes et ces moyens techniques de surveillance seront utilisés par un dictateur, et la France ne sera plus une démocratie.»
Le jeu., avr. 16, 2026 à 15:35, 'Franco Carminati' via Alerte Otan<alert...@googlegroups.com> a écrit:
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