Austérité et militarisation
Une conférence internationale anti-guerre à Londres s'oppose à la course à l’armement et au démantèlement des systèmes sociaux. Les protestations s’intensifient dans l’Europe. L’UE sape l’État de droit par des sanctions personnelles.
https://www.german-foreign-policy.com/fr/news/detail/10449
(de notre rédaction) – Avec les protestations internationales et les conférences anti-guerre, un nouveau mouvement contre la militarisation sans précédent en Europe gagne du terrain. L'avant-dernier dimanche, environ 12 000 personnes avaient déjà manifesté à Bruxelles sous la devise « Welfare, not Warfare » contre le réarmement et contre le démantèlement des systèmes sociaux, entrepris dans toute l'Europe pour financer ce réarmement. Ce samedi, une conférence internationale anti-guerre lui a succédé à Londres, où près de 3 000 personnes venues d'Europe, d'Amérique du Nord ainsi que du Proche et du Moyen-Orient ont également protesté contre la brutale politique de guerre de l'Occident et le pillage spectaculaire des systèmes de santé, de l'éducation et des retraites. « Austérité et militarisation sont les deux faces d'une même pièce », a lancé le président du syndicat britannique des boulangers BFAWU. De nouvelles manifestations à l’échelle européenne sont annoncées pour cet automne, notamment une journée d’action des dockers. La montée des protestations s'accompagne d'une répression croissante, visant notamment les journalistes, qui sont visés par des sanctions de l’UE sous prétexte qu’ils coopéreraient avec une puissance ennemie – la Russie. L’UE met ainsi en place un système répressif flexible, en dehors du cadre de l’État de droit, afin de garantir sa politique de guerre.
Conférence internationale contre la guerre
Avec la participation de près de 3 000 personnes venues d'Europe, d'Amérique du Nord et du Proche et Moyen-Orient, la deuxième conférence internationale contre la guerre en Europe s'est tenue samedi à Londres, en l'espace de seulement neuf mois. Le 5 octobre 2025 déjà, plus de 4 000 militants s’étaient rassemblés à Paris lors d’une rencontre internationale contre la guerre pour protester contre la militarisation sans précédent qui touche actuellement toute l’Europe.
Pour la manifestation suivante à Londres, outre des participants individuels, des délégations de militants venues d’une vingtaine de pays avaient fait le déplacement. Les syndicats étaient particulièrement bien représentés, notamment Unison, le plus grand syndicat unique de Grande-Bretagne avec plus de 1,4 million de membres ; le syndicaliste et combatif syndicat britannique des cheminots RMT ; de France, les grands syndicats CGT et Force ouvrière ; d’Italie, la CGIL, ainsi que d’autres syndicats issus des pays cités et d’autres encore.
La conférence avait été organisée par la coalition « Stop the War », fondée fin septembre 2001 pour lutter contre la guerre alors imminente en Afghanistan et qui avait participé à l’organisation de la manifestation contre la guerre imminente en Irak le 15 février 2003 ; à l’époque, un million de personnes, voire nettement plus, étaient descendues dans les rues de Londres pour manifester contre la guerre.
Les deux faces d'une même médaille
Concrètement, les interventions lors de la conférence dénonçaient d'une part les guerres actuelles, menées pour la plupart par les Etats-Unis et en partie par Israël – les guerres contre l'Iran et le Liban, ainsi que dans la bande de Gaza ; contre l’invasion américaine du Venezuela et l’enlèvement du président Nicolás Maduro, ainsi que contre la politique de menaces militaires des US à l’encontre de Cuba, mais aussi contre les guerres au Soudan, en République démocratique du Congo et au Sahel.
De nombreux orateurs ont également dénoncé la course à l’armement au sein de l’UE, notamment le programme européen « Rearm Europe », doté d’un budget de 800 milliards d’euros. « Nous ne voulons pas de l’impérialisme US, et nous ne voulons pas de l’impérialisme européen », a déclaré notamment Lindsey German, membre fondatrice et toujours active de la campagne « Stop the War ». De nombreux orateurs ont souligné le lien indissociable entre la militarisation et le démantèlement complet des systèmes de protection sociale qui a lieu actuellement dans toute l’Europe. « L’austérité et la militarisation » ne sont que « les deux faces d’une même médaille », a notamment affirmé Ian Hodson, président du syndicat Bakers, Food and Allied Workers’ Union (BFAWU), avant de constater, à cet égard, que le gouvernement du Premier ministre sortant Keir Starmer avait notamment réduit les aides destinées aux personnes en fauteuil roulant afin de financer l’armement : « Ce sont les personnes en situation de handicap qui paient pour la guerre ! »[1]
Protestations à l'échelle européenne
La conférence anti-guerre de Londres a été précédée par un nombre croissant de protestations nationales et internationales contre la militarisation. En Allemagne, des élèves se sont notamment mobilisés, à travers désormais trois grèves scolaires, contre le rétablissement du service militaire.[2] En Belgique, quinze manifestations nationales ont eu lieu au cours des dix-huit derniers mois, rassemblant parfois jusqu'à 100 000 participants, qui se sont élevées particulièrement contre la sévère politique d'austérité du gouvernement belge, mais aussi contre le réarmement, qui rend précisément cette politique d'austérité nécessaire dans son ampleur actuelle.[3]
Le 14 juin, la première grande manifestation paneuropéenne contre la militarisation de l'UE s'est tenue à Bruxelles ; quelque 12 000 personnes ont répondu à l'appel de l'alliance Stop ReArm Europe et de la campagne belge Stop Militarisation sous la devise « Welfare, not Warfare ».
Dès le 6 février, des dizaines de milliers de personnes s'étaient déjà jointes, dans plus de 20 ports, principalement en Méditerranée, à des protestations de dockers contre la militarisation de l'UE en général et contre l'utilisation des ports pour la logistique de guerre en particulier.[4]
Les protestations doivent se poursuivre à l'automne – notamment avec une journée d'action des dockers en octobre et un week-end contre la militarisation en novembre.
La prétendue « cinquième colonne »
La multiplication des manifestations contre les préparatifs de guerre des gouvernements européens se heurte déjà à une répression croissante. Lors de la conférence anti-guerre de Londres, l’attention a été attirée sur les tentatives récurrentes, tout au long de l’histoire, des autorités étatiques de diffamer les opposants à la guerre en les qualifiant de « cinquième colonne » de pays adverses et de les sanctionner en les présentant comme de prétendus partisans de l’ennemi.
L’année dernière, l’UE, avec l’accord notamment du gouvernement fédéral allemand, a commencé à s’en prendre à des citoyens d’États européens en leur imposant des sanctions individuelles. Personne dans l’UE n’a le droit de faire des affaires de quelque nature que ce soit avec les personnes concernées ; leurs comptes bancaires sont bloqués ; elles ne sont pas autorisées à gagner de l’argent.
Parmi les personnes concernées figure notamment le journaliste allemand Hüseyin Doğru, qui, avec sa femme et ses trois jeunes enfants, perçoit 506 euros par mois à titre de « concession humanitaire », somme qu’il est autorisé à dépenser au maximum et dont cette famille de cinq personnes doit donc vivre.[5] Entre-temps, les autorités ont bloqué non seulement le compte bancaire de Doğru, mais aussi celui de sa mère.
L’UE a également imposé des sanctions identiques à l’encontre du journaliste suisse Jacques Baud, qui vit à Bruxelles, et de la militante suisse-camerounaise Nathalie Yamb, qui réside sur le continent africain. Tous ont en commun de n’avoir commis aucun délit, mais de s’opposer d’une manière ou d’une autre aux agressions de l’UE contre la Russie.[6]
En dehors de l'État de droit
Avec les sanctions, l'UE a de facto créé un système de sanctions extrajudiciaires qui lui permet d'écarter à sa guise les personnes indésirables - et ce, précisément lorsque les moyens de l'État de droit ne peuvent être appliqués, car les personnes concernées ne se sont rendues coupables de rien.
Une pétition a récemment été lancée contre l'imposition des sanctions visant Doğru. La mesure « ne peut être considérée que comme une tentative d'intimidation de journalistes indépendants et comme une attaque contre la liberté d'expression », peut-on lire dans la pétition : « Nous assistons au retour de la justice politique. »[7]
Une expertise rédigée par l'ancienne juge à la Cour de justice européenne, le Prof. Dr. Ninon Colneric, et par la juriste Prof. Dr. Alina Miron de l'Université d'Angers, constate « que les régimes de sanctions de l'UE violent le droit de l'UE en vigueur ». « L'UE utilise [les sanctions] délibérément pour faire taire les critiques. » Elle menace ainsi de « sombrer dans l'arbitraire ».
L'arbitraire s'accroît parallèlement à la militarisation et au démantèlement des systèmes sociaux.
[1] Un enregistrement de la conférence est disponible sur youtube.com/live/YOVqOJ1iU58.
[2] Voir à ce sujet «S’opposer à temps ».
[3] Voir à ce sujet « Payer la note pour les deux ».
[4] Jörg Kronauer: Kriegshäfen unter Beobachtung [« Les ports de guerre sous surveillance »]. junge Welt 09.02.2026.
[5] Matthias Monroy: Hüseyin Doğru: Bank sperrt auch Konten seiner Mutter [« Hüseyin Doğru : la banque bloque également les comptes de sa mère »]. nd-aktuell.de 28.05.2026. Équipe Le Point Critique: Une banque allemande gèle les comptes bancaires de la mère d’un journaliste sous sanctions de l’UE. lepointcritique.fr 30.05.2026.
[6] Voir à ce sujet L’opinion publique est fabriquée et La guerre intérieure.
[7] #freedogru. freedogru.com/?lang=fr .