MarieNDiaye transperce les apparences des existences qui ne sont en ralit que d'pouvantables thtres, des mes cloues par des douleurs informules.
Extrmement remuant.
Olivia de Lamberterie, Elle
La grande Marie NDiaye signe l'vnement de la rentre littraire ! La vengeance m'appartient met en scne une avocate aux prises avec le doute sur son pass comme son prsent, sa famille et ses liens aux autres, la vrit et le mensonge. Une russite.
Nelly Kaprilian, Les Inrockuptibles
Reviewed by: La vengeance m'appartient by Marie Ndiaye Marie-Agns Sourieau Ndiaye, Marie. La vengeance m'appartient. Gallimard, 2021. ISBN 978-2-07-284194-1. Pp. 232. Le titre du roman rappelle la premire partie de l'exergue d'Anna Karnine de Tolsto, une rfrence biblique qui veut probablement dire que toute transgression la loi ou la morale est passible de chtiment. La narration complexe, non linaire, se droule dans une atmosphre opaque, empreinte de suspens. Le prnom de Me Susane, protagoniste du rcit, demeure inconnu, moins que ce ne soit son patronyme lui dniant ainsi une identit lgale. Avocate installe son compte, Me Susane ne traite que d'affaires ordinaires et peu rmunratrices. Un jour, un dnomm Gilles Principaux lui demande de dfendre son pouse qui a tu leurs trois enfants. Ds qu'il entre dans son cabinet, Me Susane sait qu'elle l'a dj rencontr. Une profonde motion s'empare d'elle. Elle ressent vaguement qu'il est li un pisode crucial de son enfance. Se souviendrait-il d'elle? Pourquoi l'a-t-il choisie pour reprsenter sa femme alors qu'elle n'a aucune exprience en matire criminelle? La dfense de Marlyne Principaux devrait mobiliser toutes ses nergies, mais c'est le pass de son mari qui taraude ses penses, le souvenir diffus d'avoir subi un vnement traumatique dont il serait la cause et qu'elle va s'acharner dcouvrir. Ndiaye voque ici un sujet d'actualit qui illustre les pisodes bouleversants mais "oublis" de nombreuses femmes victimes d'actes abusifs. En cherchant faire la lumire sur cet homme, l'avocate comprendra les raisons qui ont pouss Marlyne supprimer ses enfants. Tel un tau, Gilles Principaux avait opprim sa famille et conduit la jeune mre, victime de sa perversit sournoise, sacrifier peu peu sa libert d'agir et de penser. Quant Me Susane, l'ambigut de sa personnalit est vidente, comme par exemple dans ses relations quotidiennes avec sa bonne Sharon, immigrante illgale qu'elle tente d'aider dans ses dmls judiciaires. Elle-mme fille d'une femme de mnage et d'un ouvrier, elle fait preuve envers Sharon d'une sollicitude exagre, cherchant son amiti tout en craignant son jugement. Elle dcouvre, concidence troublante, que sa bonne si dvoue loue ses services Madame Principaux mre pendant des heures de travail que rmunre Me Susane. Consciente de ses responsabilits filiales, l'avocate rend rgulirement visite ses parents mais leurs conversations se rsument en banalits, un foss de classe s'tant tabli entre eux. Quand plusieurs reprises elle tente d'aborder le sujet des Principaux pour lesquels sa mre a sans doute travaill jadis, cette dernire est vasive et le pre ne cache pas son irritation. Tous deux semblent craindre de se remmorer un vnement odieux enfoui depuis des annes. La narration entrelace des fils en tous sens qui n'aboutissent pas tisser un canevas cohrent. La recherche de la vrit s'avre impossible car elle se drobe sans cesse. Aux silences s'enchanent d'autres silences, brouillant toute rsolution du malaise qui treint Me Susane. Pourtant, le fait que Marlyne Principaux incarcre refuse de revoir son mari et admet sereinement sa culpabilit peut s'interprter comme tant "la vengeance" de Me Susane envers Gilles Principaux. La perte de sa famille le minera jamais. [End Page 256]
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La romancire Marie NDiaye enchante cette rentre d'hiver 2021 avec son dernier roman, trs attendu, La vengeance m'appartient (Gallimard), l'histoire d'une avocate, la quarantaine, bouscule par la rapparition dans sa vie d'un personnage cl de son enfance. Ce nouveau roman empreint de mystre sign par l'auteure de Ladivine (Gallimard 2013), laurate du Prix Femina avec Rosie Carpe (Minuit) en 2001 et du Goncourt en 2009 avec Trois femmes puissantes (Gallimard), parat le 7 janvier 2021.
L'histoire : Me Susane, avocate Bordeaux, est sollicite par Gilles Principaux pour dfendre sa femme Marlyne, accuse du meurtre de ses trois jeunes enfants. L'avocate croit reconnatre en cet homme l'adolescent avec qui elle a partag quand elle avait dix ans un aprs-midi dont elle garde un souvenir blouissant. Une impression qui reste floue dans sa mmoire mais qu'elle tient conserver intacte. "L'enkystement d'une pure joie", dit-elle, malgr le sentiment de son pre, M. Susane, persuad que le pire est arriv sa fille dans la chambre du garon pendant que la mre de Me Susane faisait le mnage dans la maison de cette famille bourgeoise.
Quand cet homme rapparat dans sa vie, Me Susane vit seule, partageant son existence entre son travail, les moments partags avec Lila, la fille de son ex petit ami, et une affaire qui lui tient particulirement cœur : obtenir des papiers pour Sharon, sa femme de mnage mauricienne. L'entre en scne de Gilles Principaux procure chez elle un choc si violent qu'elle va changer le cours de sa vie.
Qui est Gilles Principaux ? Que s'est-il rellement pass dans la chambre du jeune homme ? Pourquoi Marlyne, "mre de famille de haut-niveau, comme une athlte", a-t-elle tu ses trois enfants ? Et pourquoi son mari Gilles Principaux a-t-il choisi Me Susane, avocate peu exprimente, pour la dfendre? Quels sont en ralit les liens de Me Susane avec la petite Lila ? Toutes ces questions hantent le dernier roman de Marie NDiaye, dans une atmosphre impressionniste, l'instar des mcanismes mystrieux qui guident nos perceptions, et notre mmoire.
C'est paradoxalement d'une criture concise, prcise, que la romancire russit peindre la confusion des sentiments, dvoilant au lecteur les hypothses dans les lisires, au-del du visible, sans jamais les confirmer. A la manire de Virginia Woolf, la romancire ne quitte pas d'une semelle son personnage, son flux de pense, le rcit restant sans interruption exclusivement accroch son point de vue, sa vision de l'histoire. Vision pourtant parfois rendue vacillante par les doutes qui assaillent Me Susane sur la confiance qu'elle accorde ses propres perceptions ou ses propres souvenirs.
Le lecteur est ainsi mis en situation lui aussi de se faire sa propre ide de la vrit. En dcrivant mticuleusement les penses de son personnage, les dcors, les objets qui l'entourent, la romancire trace les chemins tortueux de l'me humaine, et de ses dmons, et les dtours invraisemblables que peut parfois prendre la mmoire pour s'accommoder du rel.
On retrouve ici les thmes chers l'crivaine, comme les rapports entre le savoir et la perception, les relations filiales, et particulirement ici la maternit, ou encore les rapports sociaux ou l'exil. Des sujets que Marie NDiaye, qui se dfinit comme une romancire de "l'ambigut", aborde avec un point de vue sans cesse renouvel, en forme de questions complexes dmler. Dans ce nouveau roman o la mto glaciale ne se rchauffe jamais, la romancire joue comme elle l'avait dj fait dans ses prcdents romans avec les noms de ses personnages, comme des mtaphores, et aussi avec ce titre de "matre", coll en permanence au personnage, comme un dfi autant qu'une mise en scne thtrale de la vie.
La plume de Marie NDiaye agit comme une baguette magique capable de dvoiler les sentiments les plus obscurs. Et les rponses aux questions, jamais certaines, affleurent souvent hors champs, ou dans les contre-points, comme ici, o ce que Me Susane tente en vain de ramener sa mmoire sur ce qu'elle a vcu dans la chambre du garon, et qui a manifestement engag tout le reste de sa vie, se trouve clair, peut-tre, par le discours de la meurtrire. Lueurs toujours tamises par le doute, laissant le lecteur la fin du livre abasourdi et enchant comme au rveil d'un songe.
Matre Susane est une invisible . C'est triste, c'est mme dsobligeant, mais elle-mme ne se voit gure autrement. Cette avocate de 42 ans, installe son compte depuis peu dans les beaux quartiers de Bordeaux, ne peut gure faire illusion : elle roule dans une antdiluvienne Twingo, ne plaide gure que pour des affaires mineures de divorce et autres. Elle n'a pas de charme particulier, mais ne se laisse pas aller. Pas assez peut-tre. Clibataire, elle n'a dans sa vie que son ancien compagnon Rudy, devenu son meilleur et seul ami, venu comme elle d'un milieu modeste ; la fille de celui-ci, Lila, dont elle est la marraine et qu'il a eue avec sa nouvelle femme ; ses parents La Role, qui ne semblent gure la comprendre sans renoncer l'aimer comme ils peuvent ; et peut-tre surtout sa femme de mnage, Sharon, dvoue, taiseuse et mfiante, une immigre venue clandestinement de l'le Maurice, dont elle essaie par ailleurs d'obtenir la rgularisation. Rien de bien folichon donc, si ce n'est, comme nous sommes dans un roman de Marie NDiaye, l'tranget du rel au sein du plus austre quotidien.
Cette vie trop norme va en quelque sorte voler en clats lorsqu'un homme nomm Gilles Principaux franchit un jour la porte de son cabinet. Il vient lui demander de prendre la dfense de sa femme, convaincue d'avoir assassin leurs trois trs jeunes enfants en les noyant dans la baignoire familiale de leur belle demeure de la riche banlieue bordelaise. Matre Susane (elle ne sera jamais appele autrement dans le roman) a deux raisons d'tre surprise et, encore plus, trouble. D'abord, pourquoi lui confier elle, avocate sans rputation, une affaire si importante qui fait les gros titres de tous les journaux ? Et n'a-t-elle pas dj crois, il y a plus de trente ans, ce Gilles Principaux alors que sa mre tait venue faire du repassage dans sa maison et que cette rencontre avec l'adolescent d'alors, l'espace d'un clat, avait fait jamais basculer son existence ? Elle n'est pas certaine toutefois que sa mmoire ne lui joue pas des tours, d'autant plus que l'homme ne semble prouver aucun trouble comparable ni donner aucun signe de reconnaissance. La vrit d'un souvenir est la chose la plus alatoire du monde, Matre Susane va en prouver toute la duret.
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