HAITI DANS LE CONCERT DES NATIONS 1804-1915: QUELQUES TRAITS D’UN DIVORCE EN SURSIS

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Sep 7, 2013, 9:31:15 PM9/7/13
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HAITI  DANS LE CONCERT DES NATIONS 1804-1915: QUELQUES TRAITS D’UN DIVORCE EN SURSIS
Jean Maudler Clermont
 
Si la proclamation de l’indépendance d’Haïti avait provoqué un vif émoi partout sur le vieux continent et chez le grand voisin du Nord,  l’entrée du jeune Etat dans le concert des nations s’est néanmoins effectuée à la cloche de bois. Il apparaissait comme une note discordante à la symphonie habituelle  des nations civilisées, une transgression  au bon ordre des choses. Le Dr Rayford W.  Logan a parlé d’ « anomalie », en référence à la perception des puissances de l’heure de l’avènement d’Haïti en tant qu’Etat libre et indépendant. Donc, une monstruosité avec laquelle il ne convenait pas de colluder. Tout au long du XIXème siècle, différentes parades seront utilisées pour la réduire à sa plus simple expression et détruire son image aux yeux du monde, surtout aux yeux de tous ceux dont son exemple pourrait raviver l’espoir d’un meilleur sort dans leur cœur ou inspirer dans leur effort pour secouer le joug qui les oppressait. On peut identifier 4 expressions cette stratégie d’annihilation  de l’Etat d’Haïti : l’endiguement, le poids de la dette de l’indépendance, les propagandes malveillantes, le fardeau des réclamations étrangères.
 
L’endiguement
 
La première attitude qu’ont affichée les puissances de l’époque, c’était une mise en quarantaine du nouvel Etat. Il fallait empêcher que l’exemple d’Haïti ne contaminât ces territoires où fleurissaient toujours la traite et l’esclavage. L’Angleterre, les Etats-Unis d’Amérique, la France, l’Espagne et les pays du sous-continent se sont, pour ainsi dire, tous passés le mot pour maintenir Haïti isolée, pour la maintenir en dehors de la vie internationale et entraver son ascension.
Les Etats-Unis et l’Angleterre avaient renouvelé avec les nouveaux dirigeants haïtiens les accords commerciaux qui avaient été conclus avec Toussaint Louverture et excluaient toute possibilité qu’ils s’étendent à une reconnaissance politique formelle.
Déjà sous Dessalines les autorités britanniques, par la voix du gouverneur de la Jamaïque, le général Nugent, laissaient entendre la ligne de conduite qu’elles comptaient adopter envers le nouvel Etat. Il fallait qu’il se tînt éloigné, par tous les moyens, des leurs possessions des Antilles.  Sous la garantie d’assurer la sureté des cotes haïtiennes contre une éventuelle entreprise de reconquête par la France, le gouverneur enjoignait même Dessalines à ne pas se constituer une marine de guerre. Proposition qui fut courtoisement mais fermement déclinée par ce dernier.
 A la mort du fondateur, les Anglais ont continué à entretenir des relations commerciales et des rapports de bon voisinage avec les deux gouvernements issus de la scission subséquente à la chute de l’Empire. Ils avaient, toutefois, accordé une certaine privilégie au régime christophien. Le Sir Home Popham, amiral de la marine anglaise, avait accueilli à Kingston une délégation en provenance du royaume d’Hayti, au grand dam des colons anglais. Suite à cette visite, une mission anglicane a pu s’établir dans le nord du pays. En 1819, il a même rendu visite à Christophe. L’année suivante, il était accueilli à Port-au-Prince. Il avait cru nécessaire, à cette occasion, de proposer ses bons offices afin de promouvoir la réunification du pays sous l’autorité de Christophe. Pourtant, lors du Congrès de Vienne, les Anglais ont persisté à considérer Haïti officiellement comme une colonie française. Il y a eu là une ambivalence commandée par deux impératifs différents : les avantages que leur offrait le commerce d’Haïti et la nécessité de maintenir la sûreté intérieure de leurs colonies au sein desquelles se pratiquaient encore l’esclavage. Jusqu'à l’émancipation des colonies anglaises à partir de 1838, la clause de la non-fréquentabilité des Haïtiens constituait, malgré tout, l’essence même du code de conduite des responsables anglais vis-à-vis d’Haïti.
L’attitude américaine envers la nation noire était régentée par le même principe. Lorsqu’en 1826 les dirigeants américains reçurent l’invitation par la Colombie pour participer au Congrès de Panama qui devait réunir, pour la première fois, tous les Etats libres du continent américain, cette initiative souleva une vague de protestations et d’indignations à Washington, aussitôt qu'on apprit que   la question de la reconnaissance de l'indépendance d'Haïti serait inscrite dans l’agenda du congrès. Les Américains menacèrent de boycotter la réunion au cas où cette assemblée inclurait dans en son sein des représentants d’Haïti.
Le Capitole se transforma, en la circonstance, en prétoire anti-haïtien d’une rare violence. Les réprobations contre l'éventualité qu’un tel sujet puisse être agité  à Panama, fusaient, les unes plus acerbes que les autres. Le sénateur Thomas Hart Benton, du Missouri, par exemple prévint :
            « Notre politique envers Haïti a été fixée depuis trente-trois ans. Nous avons établi des relations commerciales avec elle, mais pas de relations diplomatiques. Nous ne recevons pas ses Consuls mulâtres ou ses Ambassadeurs noirs. Et pourquoi ? Parce que la Paix de onze États ne permettra pas l'exhibition parmi eux des fruits d'une insurrection nègre qui a réussi. Elle ne permettra pas aux Ambassadeurs et aux Consuls noirs de donner à leurs congénères noirs des Etats-Unis la preuve en main des honneurs qui les attendent s'ils tentaient un effort similaire. Elle ne permettra pas que ce fait soit vu et qu'il soit dit que pour le meurtre de leurs maîtres et de leurs maîtresses, ils trouveront des amis parmi les blancs des États-Unis. » [1]
Et Edward Everette, du Massachussets,  plus sentencieux encore, d’inférer :
            « Je céderai, dit-il, tout le continent à qui voudrait le prendre : à l'Angleterre, à la France, à l'Espagne. Je souhaiterais qu'il s'engloutit dans le sein de l'Océan avant que je vois quelque part de la blanche Amérique, être convertie en une Haïti continentale par cet affreux processus d'effusion de sang et de désolation par quoi seule une telle catastrophe eut pu être réalisée... » [2]
Contrainte par les circonstances de reconnaitre l’Indépendance d’Haïti, après maintes tentatives infructueuses de rétablissement de son autorité sur son ancienne colonie, la France s’aligna, malgré la publication de l’Ordonnance de 1825 par Charles X, à cette politique de mise à l’ écart du jeune Etat. Dans une lettre adressée au gouverneur de la Guadeloupe, M. Jacob, concomitamment à la promulgation de l’ordonnance royale reconnaissant l’Indépendance de Saint-Domingue, le ministre de la marine a tenu à rassurer les colons et les autorités locales sur les implications d’une telle décision et préciser les lignes de la politique à adopter vis-à-vis de l’Etat d’Haïti :
« Au moment où une transaction politique vient d’effacer Saint-Domingue de la liste des colonies françaises, je dois vous faire observer que, loin d’entendre attaquer les bases de l’édifice colonial, le gouvernement du roi tend constamment au contraire à les affermir et qu’il met au premier rang des besoins de l’ordre social, dans nos colonies, la conservation du régime sous lequel  ces établissements ont été institués.[…]
L’émancipation de Saint-Domingue, déterminée par des considérations d’ordre supérieur, ne pourra avoir aucune influence funeste sur la tranquillité de nos esclaves ; elle aura au contraire l’avantage de faire cesser les inquiétudes qu’on avait pu y conserver par suite de manœuvres qui ont été à diverses reprises dirigées sous le nom du président Boyer, ou à l’ombre de son appui, contre ces établissements […] Du reste, il est convenu que les habitants actuels de Saint-Domingue s’abstiendront de toute communication avec nos Antilles, et si, contre toute probabilité, il arrivait qu’un bâtiment s’y présentât avec les couleurs d’Haïti, vous êtes autorisés à lui interdire l’entrée du port. »[3]
Suite à la réception de cette lettre, le gouverneur  ordonna, non seulement l’interdiction des cotes de la Guadeloupe aux navires d’Haïti, mais encore défendit l’accès des ports de l’ile aux bâtiments étrangers, en provenance de la république noire. « Ce n’était pas les navires, nous dit M. A. Lacour, que l’on redoutait, mais les passagers qu’ils pouvaient apporter : aussi la défense de laisser débarquer aucun citoyen d’Haïti fut-elle absolue. »[4]
Cette prévention de la France vis-à-vis des Haïtiens était largement partagée par les autres puissances. Les autorités espagnoles avaient accusé les dirigeants haïtiens d’être les commanditaires du soulèvement d’esclaves qui s’était produit en 1823 à Porto-Rico. Elles s’étaient enhardies jusqu’à procéder, au courant de cette même année, à la saisie d’un navire de commerce haïtien, « La Beauté », en route pour l’ile de Saint Thomas, en le déclarant pirate. Escorté jusqu’à Porto-Rico, par le navire espagnol « L’Estrella », il fut condamné, le 4 mars 1823, comme bonne prise  par M. Guigenes, juge provisoire siégeant au tribunal de première instance de la ville de Saint Germain, à Porto-Rico. Dans son réquisitoire, le juge avait déclaré que  « le pavillon d’Haïti n’est pas reconnu par le gouvernement principal de la nation espagnole, attendu qu’il ne considère que comme des révoltés dans l’ile de Saint-Domingue, les nègres et les mulâtres qui se sont emparés du territoire des deux nations qui les possédaient légitimement, d’où proviennent le bâtiment et la cargaison ; et attendu que leur conduite répréhensible […] les met au rang de nos ennemis…»[5]
Les responsables haïtiens se plaignaient de la même hostilité de la part des autorités des iles  danoises et hollandaises. En guise de représailles, Boyer émis la proclamation du 20 mars 1823, par laquelle il interdisait toute communication entre la république d’Haïti et les îles avoisinantes.[6]
On l’avait précédemment vu avec l’Angleterre tôt sous Dessalines. La crainte de la subversion haïtienne tournait presqu’à l’obsession. Les autorités britanniques, à la Jamaïque, allaient donner en 1824, une nouvelle fois, la mesure de leur hantise relative au haut potentiel subversif de la république noire. Sous prétexte d’être des agents  recrutés par Boyer, en vue d’allumer des foyers  révolutionnaires sur l’ile, Louis Léocine et John F. Scoffery, deux hommes de couleur ont été arrêtés et déportés en Haïti. Ils furent abandonnés au port de Jacmel. Ils se rendirent, plus tard, à Londres où ils en appelèrent à la justice métropolitaine qui les blanchit finalement.[7]
Les pays du sous-continent, nouvellement émancipés, quoique redevables envers la république d’Haïti du généreux soutien qu’elle accorda à Miranda et à Bolivar lors des guerres de libération nationale, ne voulurent pas plus reconnaître son indépendance. En 1824, craignant une éventuelle expédition des Français, en vue de la reconquête de leur ancienne colonie, le président Boyer chercha à consolider la position politique du pays  dans la région et s’assurer du soutien des jeunes Etats issus des révolutions bolivariennes. Il avait, à cet effet, délégué, auprès des autorités de la grande Colombie, Desrivières Chanlatte avec instruction formelle de réclamer, en cas de refus de leur part, le remboursement de l’aide que Pétion avait accordée au Libertador. Le vice-président Francisco de Paula Santander, qui reçut l’émissaire haïtien, lui fit valoir que son pays était en bon terme avec la France et ne pouvait, eu égard à sa situation fragile en tant que jeune Etat indépendant, prendre le risque de s’attirer l’inimitié d’une grande puissance telle que la France.[8]
Il appréhendait, en fait, sérieusement les risques de sédition que pouvait entrainer, à l’intérieur du territoire de son pays, où régnait toujours le régime esclavagiste, l’accréditation de diplomates haïtiens à Bogota. Une révolte à l’haïtienne, c’est-à-dire unissant des populations noires et mulâtres contre les blancs était envisagée avec effroi. Dans une correspondance confidentielle, adressée au président du Sénat de Bogotá, datée du 14 avril 1824, Santander alertait l’assemblée  sur la présence d’agents haïtiens qui tentaient de lancer des menées subversives à la Guaira, Puerto Cabello et « dans une grande partie des départements du Venezuela »[9].
Santander proposa alors à son interlocuteur de présenter ses revendications auprès de la future assemblée qui devait réunir les représentants de tous les Etats du continent américain bientôt à Panama. Cette proposition fut repoussée par Chanlatte conformément aux instructions reçues de Boyer.
Dès lors, la question du remboursement de l’aide octroyée par Pétion à Bolivar fut mise sur le tapis. Santander  agréa sa requête et l’enjoignit d’évaluer lui-même le montant dû. Ils s’accordèrent donc sur la somme de 70.000 piastres. Cette valeur fut payée séance tenante par Santander. Cette décision fut considérée comme foncièrement impolitique en Haïti, à l’époque, de la part de Boyer. Thomas Madiou la considère même comme destructive de l’œuvre humaniste et généreuse de son prédécesseur. Elle banalisait en outre, le sacrifice inestimable des volontaires haïtiens qui avaient librement choisi de combattre auprès des patriotes latino-américains.
 A l’occasion du Congrès qui devait se réunir plus tard à Panama,  Bolivar n’avait même pas daigné lancer une invitation aux autorités haïtiennes.
 Ce ne sera finalement qu’en 1868  que les autorités de Bogotá désigneront un  consul en Haïti, soit seize ans après l’abolition de l’esclavage, et seulement en 1950 qu’une représentation officielle s’établira à Port-au-Prince.
 Face à l’ostracisme avéré des puissances de l’époque envers de la république noire, B. Vendryes,  avait tenu à mettre en exergue la haute portée philanthropique de l’Ordonnance royale de 1825, plus encore celle des deux Traités de 1838, nettement moins défavorables à Haïti, dans un ouvrage publié en 1839, intitulé De l’indemnité de Saint-Domingue considérée sous le rapport du droit des gens, du droit public des Français et de la dignité nationale. Son diagnostic de la situation d’Haïti, sur le plan international, n’est pas moins empreint d’une grande perspicacité. Il inférait, qu’en définitive : « La France seule pouvait l'appeler à ce rang. Elle n'était point dans la condition des colonies anglaises et espagnoles qui ont dû leur reconnaissance par les anciens gouvernements, sans le consentement des métropoles, au grand nombre de leurs habitants, à leur instruction, à leur fortune et à leur parenté avec l'Europe.
Le commerce, qui fréquentait les ports d'Haïti, était prêt à les abandonner à la première démonstration hostile de la France[10]. L'Angleterre, qui avait obtenu une prime pour l'introduction de ses marchandises, exigea plus tard, en conservant néanmoins son avantage commercial, que le président Boyer interdît aux Haïtiens la fréquentation des ports voisins, le pavillon de la république ne pouvait pas s'éloigner des côtes de son territoire.
Bolivar lui-même, qui, dans les premiers temps de la lutte de Colombie avec l'Espagne, avait reçu d'Haïti, particulièrement de son président Pétion, des secours généreux dans un moment pressant, refusa de reconnaitre Haïti comme état indépendant. »[11]
 
Le poids de la dette de l’indépendance
 
Ce ne fut que 21 ans après sa proclamation que la France accepta finalement de reconnaitre l’indépendance de son ancienne colonie, moyennant le paiement d’une indemnité astronomique de cent cinquante millions de franc-or, payables en 5 annuités. L’Ordonnance du 17 avril 1825, par laquelle Charles X consentit à renoncer à son ancienne colonie et précisa les exigences sous-tendant cette décision, parvint dans la rade de Port-au-Prince accompagnée d’une forte escadre de pas moins de treize vaisseaux commandés par le baron De Makau.  L’intimidation exercée par les autorités françaises sur les dirigeants haïtiens, conjuguée à la pusillanimité de président de la République, sans doute quelque peu lassé par tant de tentatives infructueuses, finirent par imposer au pays ce lourd et handicapant legs financier. Déjà, à cours de ressources pour le versement de la première tranche, l’Etat haïtien a dû consentir un prêt auprès d’une banque française pour pouvoir honorer ses engagements. Plus encore, des 30 millions sollicités, il n’en obtint que 24. Dès lors, Haïti se retrouvera aux prises à une double dette. On parlera de la double dette l’Indépendance.
Le parlement, par un vote solennel, la déclara « dette nationale ». Toutes les ressources du pays furent désormais mobilisées aux fins quasi-exclusives du paiement de la dette de l’indépendance. Or, toutes les infrastructures productives du pays avaient été pratiquement détruites lors de la tourmente révolutionnaire. La plupart des cultivateurs avaient déserté les habitations pour se réfugier dans les mornes où ils pouvaient cultiver, à loisir, des terres tombées, par la force des choses, dans le patrimoine de l’Etat ou laissées en friche par des propriétaires absentéistes. En raison de la précarité de la situation financière de la république et la dégradation  de la production, aucun versement ultérieur n’a pu être effectué.
Suite à la révolution française de 1830, l'idée d'une nouvelle  expédition contre Haïti a été, une fois de plus, envisagée par certaines personnalités de la classe politique en France. Haïti ne payant pas, on concluait à la mauvaise volonté des dirigeants haïtiens. Les mythes sur les richesses prodigieuses de Toussaint Louverture et d’Henri Christophe ou des trésors enfuis un peu partout dans le sous-sol haïtien entrainaient, en France, une surestimation des capacités financières réelles de la république d’Haïti. L’imprudence langagière de Boyer face aux négociateurs français est à mettre également au compte des  causes ayant déterminé de ce montant astronomique. Dans ses Souvenirs historiques, Guy Joseph Bonnet confia : « M. de Laujeon, dans une conversation privée, avait dit au président qu'il pensait que, moyennant soixante-quinze millions et un chocolat, on pourrait arriver à un accommodement. Si ce n'est que ça, avait répondu Boyer inconsidérément, j'en donne cent; on lui en imposa cent cinquante. Cette parole imprudente, prononcée avec tant d'assurance, persuada que le président avait en caisse des valeurs considérables, qu'on croyait provenir du trésor de Christophe, dont on s'exagérait l'importance ; on en vint à exiger le payement de la somme en cinq années. »[12]  Louis-Philippe montra néanmoins peu de disposition pour une entreprise aussi aventureuse dont aucune nécessité ne commandait.
En 1836, Dupetit-Thouars fut à nouveau envoyé en mission en Haïti, afin de faire valoir réclamations du roi Louis-Philippe relatives aux obligations du gouvernement d’Haïti. Il en profita pour s’informer sur l’état réel des finances haïtiennes. Après avoir examiné les comptes généraux de la République pour la période allant de 1818 à 1835, il en vint à admettre l’impossibilité pour Haïti de s’acquitter cette indemnité et qu’il convenait, en l’occurrence, de la réduire dans des proportions plus raisonnables et d’en modifier les modalités de paiement.
Suite à cette mission, Le baron de Las-Cases et le capitaine de vaisseau Baudin furent délégués à Port-au-Prince en 1838, en tant que plénipotentiaires du roi de France. Au terme de leurs consultations avec les autorités haïtiennes, ils élaborèrent en collaboration avec leurs homologues locaux Inginac, Frémont, Labée, B. Ardouin, Séguy Villevaleix, les deux « Traités de 1838 ». L’un politique, reconnaissant inconditionnellement l'Indépendance d'Haïti; l'autre, financier, ramenant le montant de l’indemnité à soixante millions, dont le paiement était échelonné sur une période de trente ans. Ce fut sous le gouvernement de Lysius Salomon Jeune que le dernier terme de la dette sera versé.
 
Dans ces conditions, ce fut l’avenir même de la nation qui s’était retrouvé hypothéqué. Aucun plan pour la remise sur pied des infrastructures affectées, de diffusion de l’instruction au sein de la population,  de modernisation économique du pays, comme l’avait tenté avantageusement dans le nord Henri Christophe, n’avait pu être mis en place. Ce fut le début de la décente aux enfers. Ce qui a fait dire à Fréderic Marcelin : « Cet acte dans nos annales est un contre-sens. De lui date notre décadence. »[13]
 
Les propagandes malveillantes
 
Malgré sa reconnaissance par la France, suivant les termes de l’Ordonnance du 17 avril 1825, ramenés à des dimensions et à des modalités de paiement plus accessibles pour les maigres finances du pays,  par les Traités de 1838, l’indépendance d’Haïti n’en continuait pas moins de constituer un objet de préoccupation pour les puissances coloniales et esclavagistes. Par son existence seule, elle était une source potentielle de perturbation partout où les nègres étaient encore dans les fers. Une république noire dans le Nouveau-Monde était susceptible d’alimenter toutes sortes de fantasmes et éveiller les rêves les plus fous dans le cœur de millions d’hommes et de femmes encore courbés sous le joug de la servitude ou refoulés socialement en raison de leur ascendance africaine. Il fallait donc se prémunir contre une telle menace. Et la propagande odieuse et mensongère a paru une arme d’une redoutable efficacité, en la circonstance, entre les mains des tenants de l’ordre politique et économique international de l’époque.
 Axée sur le postulat de l’infériorité irrémissible du nègre par rapport au blanc, cette campagne de dénigrement visait à assombrir l’image d’Haïti aux yeux des noirs des Etats-Unis et des possessions européennes en Amérique d’abord ; mais aussi aux yeux de tous les militants abolitionnistes et autres philanthropes qui avaient à cœur de hâter la fin du calvaire des noirs. Sir Spencer St John, ancien consul britannique accrédité en Haïti, a été incontestablement l’un des principaux propagateurs de la thèse de l’infériorité native du nègre par rapport au blanc. Juché sur sa longue expérience en terre haïtienne, unique lieu où le nègre, émancipé du joug du blanc, s’est constitué un Etat libre et indépendant et a inauguré une expérience inédite, à l’époque, d’autonomie et d’insertion dans la modernité, il s’était autoproclamé expert en la matière. Ses conclusions ne pouvaient donc manquer d’être que plus plausibles dans l’esprit de ceux qui étaient tombés sur son ouvrage. Il avait fini par devenir aux yeux des intellectuels haïtiens l’incarnation même de l’anti-haïtianisme et du racisme dont les noirs en général étaient l’objet de la part des blancs. Les polémistes haïtiens référaient presque toujours à lui dans leurs contre-argumentaires. Il n’avait pas hésité à écrire :
 
« Nous avons souvent discuté, à Haïti, l'inquiétante question de la place occupée par le nègre dans le système de la nature. Je regrette de dire que plus j'ai acquis d’expérience, moins j'ai cru à sa capacité pour occuper une position indépendante. Tant qu'il se trouve en contact avec les blancs, comme dans le sud des Etats-Unis, il s'en tire bien ; mais dès qu'il n’est plus sous cette influence, comme à Haïti, loin de s'améliorer, il tend à reprendre les coutumes des tribus d'Afrique, et s'il ne survenait aucune pression extérieure, il rétrograderait bien vite à l'état des habitants du Congo. Si je n'exprimais que ma propre opinion, j'hésiterais à le faire d'une façon aussi positive, mais, depuis 1863, je n'ai trouvé aucune voix compétente pour dire le contraire. Je crois qu'il est incapable de créer une civilisation, et que, même s'il recevait une meilleure éducation, il conserverait encore une certaine infériorité. Comme homme, il ne sait pas se gouverner lui-même, et comme nation il n'a pu faire aucun progrès. Pour bien le juger, il faut avoir vécu très longtemps avec lui, et ne pas se laisser influencer par la théorie de l'égalité d'aptitude de toutes les races à progresser dans la civilisation. » [14]
 
L’œuvre du diplomate a eu, selon Ludwell Lee Montague[15], le double effet d’engendrer une prodigieuse progéniture et de fonder toute une école journalistique spécialisée dans les reportages cocasses des scènes haïtiennes. Spencer St-John à également popularisé l’idée de l’inaptitude des nègres à fonder une civilisation et leur  propension  à se re-barbariser dès-lors qu’ils ne se trouvent plus sous l’influence d’une civilisation supérieure. Cet odieux préjugé légué par le diplomate britannique s’est pérennisé jusqu’au tournant du XXème siècle et même s’est accru durant la période de l’occupation américaine. Dans un rapport adressé à la Secrétairerie de la marine, un amiral ayant servi à la fois comme gouverneur militaire de de Santo Domingo et chef de l’administration des forces d’occupations en Haïti, compara en ces termes les Haïtiens aux noirs du sud des Etats-Unis :
« Le peuple d’Haïti n’a pas eu de contact serré avec une civilisation et une intelligence supérieures comme les nègres des Etats-Unis en ont eu après leur émancipation…Les mêmes traits de caractère retrouvés chez le nègre des Etats-Unis existent en Haïti, à la fois bons et mauvais ; mais je considère que les mauvais sont beaucoup plus marqués en Haïti qu’aux Etats-Unis où ils sont mieux sous contrôle »  [16]
 
 Fréderic Marcelin nous a permis de nous représenter la mentalité qui sous-tendait cette publicité malveillante de l’époque :
« Quand on veut dénigrer le noir, il est de cliché de s’écrier, tout comme M. Stéphane Lauzanne: «Voyez Haïti». Je prétends, moi, que c’est injustice et qu’on voit mal Haïti. On la voit avec des yeux prévenus. C’est là une légende de pacotilleurs-littérateurs cultivant, à défaut de mieux, le charivari et le comique. »[17] Les propos de H. Castonnet des Fosses dans la Gazette de France du 30 août 1885 étaient tout du même ton : « ...les nègres, écrivait-il, laissés à eux-mêmes, ont montré ce dont ils étaient capables. Haïti marche à une ruine complète. »
 
L’efficacité de cette manœuvre a été  telle qu’Haïti était devenue la mesure absolue du ridicule et l’achèvement de la sottise dont pouvait s’affubler une communauté humaine aux yeux d’une part importante de l’opinion publique occidentale. Il y a eu, pour ainsi dire, toute une filière de l’édition de l’exotisme à s’être spécialisée dans l’amusement aux dépens des Haïtiens tant en Europe qu’aux Etats-Unis.
Hannibal Price avait justement noté et dénoncé ces « appréciations journalières de la presse Européenne ou Nord-Américaine sur les affaires d’Haïti, [dans lesquelles] il est facile de s’apercevoir que les plaisanteries grossières des écrivains sans talent, sans valeur d’aucune sorte, qui ont essayé de se donner de l’esprit ou de gagner de l’argent en faisant rire aux dépens des Haïtiens. »[18]
 
Il en était venu à conclusion que, finalement,  ces productions sordides dépendaient des ressorts de préjugés raciaux très prégnants au sein des sociétés européennes et américaine. L’émancipation des esclaves noirs avait suscité partout, sur les ruines de l’esclavage, l’apparition de la ségrégation raciale. Au fond, rien n’avait véritablement changé dans l’état d’esprit des adeptes irréductibles des thèses de l’inégalité des races humaines. Car, sans cette condition, « [cette] méprisable littérature, visant à une clientèle malsaine, pourrirait sur les étagères des librairies. »[19]
 
A en croire Gustave de Molinari, le sentiment du diplomate anglais avaient été plus que partagé par ses pairs des autres légations étrangères établies en Haïti. Ils affichèrent ouvertement un suprême  mépris pour le pays, sa population et ses institutions. Sachant «  qu’ils représentent […] de grandes puissances, nous dît-il, et que, en leur qualité de blancs, ils sont intimement convaincus de l’infériorité native du noir ou de l’homme de couleur. Ils se considèrent comme au-dessus des lois de cette misérable petite république anarchique — et noire par-dessus le marché, — auprès de laquelle ils personnifient la civilisation, et ils n’admettent pas qu’on résiste à leur volonté. C’est leur volonté qui est la loi. S’il arrive qu’un de leurs nationaux soit accusé d’un crime ou d’un délit quelconque, ils le tiennent d’avance pour innocent et se font un point d’honneur de le couvrir de leur protection. »[20]
 
Karl Marx lui-même, quoiqu’originaire d’un pays qui n’avait jamais été  une puissance coloniale et esclavagiste jusque-là, n’avait pas pu s’empêcher d’entretenir ces détestables stéréotypes sur Haïti, en comparant les dignitaires du Second Empire en France à ceux de la cour de Soulouque :
« A la cour, dans les ministères, à la tête de l'administration et de l'armée, se presse une foule de drôles, dont on peut dire du meilleur qu'on ne sait d'où il vient, toute une bohème bruyante, mal famée, pillarde, qui rampe dans ses habits galonnés avec la même dignité grotesque que les grands dignitaires de Soulouque. »[21]
 
Les Haïtiens protestèrent tôt contre ces agissements. Les répliques prenaient toutes les formes et leur force était graduée en fonction de la situation, des habiletés du polémiste ou de l’outrecuidance l’adversaire. Poésies, pamphlets, essais, articles de journaux, études à caractère scientifiques : tout y passait. Les titres des ouvrages résultant de cette guerre des plumes sont assez illustratifs de l’état d’esprit de l’époque. Oswald Durand : Ces Allemands (1872), Emmanuel Edouard : Haïti et la race noire (1881), Louis-Joseph Janvier, Jules Auguste, Clément Denis, Arthur Bowler : Les Détracteurs de la race noire et de la république d'Haïti (1882), Louis Joseph Janvier : Un peuple noir devant les peuples blancs, La République d’Haïti et ses visiteurs (1883), L’égalité des races humaines, Antênor Firmin : De l’égalité des races humaines, Hannibal Price De la réhabilitation de la race noire par la République d’Haïti (1900), Jacques Nicolas-Léger : Haïti : son histoire et ses détracteurs (1907).
 
Le fardeau des réclamations étrangères
 
Les vagues des réclamations étrangères constituaient une autre expérience particulièrement éprouvante dans l’histoire de peuple haïtien. Elles saignaient à blanc les finances du pays et affectaient douloureusement  la dignité de la nation. Il s’agissait de requêtes produites par des citoyens étrangers résidant en Haïti, soutenues par leur consul respectif, fréquemment assorties de menace,  dans lesquelles ils exigeaient dédommagements pour les  torts qu’ils estimaient avoir subi, soit de la part de citoyens haïtiens ou de l’administration haïtienne. Elles étaient aussi désignées, à l’époque, sous l’appellation générique d’ « Affaires». C’est par cette occurrence d’ailleurs qu’elles ont laissé trace dans les archives de la chancellerie haïtienne. Elles se résolvaient ordinairement grâce à des compensations financières versées, par l’Etat haïtien, aux plaignants. Parfois, on en référait à un tribunal arbitral mixte afin de pallier l’absence totale de fondement juridique à de telles démarches, d’en maquiller grossièrement le caractère foncièrement arbitraire   et d’éviter d’éventuelles complications. Mais certaines fois, en plus de la contrepartie pécuniaire, comme dans le cas de l’Affaire Lüders, elles devaient s’accompagner d’excuses officielles, sollicitées dans des formes contrevenant aux principes les plus élémentaires de la courtoisie, en matière de diplomatie. A chaque séquence, le pays en sortait appauvrie, diminuée et affaiblie.
 
Ces « affaires » florissaient, surtout, à la faveur des diverses commotions qui émaillèrent la seconde moitié du XIXème siècle haïtien. Cet état d’effervescence continuelle et de « crise permanente », l’engrenage d’un cycle ininterrompu de révolutions, de pillages et d’incendies qui caractérisaient la situation politique du pays, aménageaient nécessairement un terreau propice à ces pratiques éhontées de rançonnage et d’humiliation de la république noire. Comme on devait s’y attendre, en pareils cas, où la force brutale prime sur le droit et la solitude dans l’épreuve conduit au désespoir, elles ouvrirent la voie à des concussions de toutes sortes, impliquant des fois diplomates étrangers et fonctionnaires locaux de haut rang. Quoiqu’il en soit, les témoignages de l’époque, laissés tant par des Haïtiens que par des étrangers, convergeaient tous à identifier la main étrangère, à l’affût des moindres opportunités liées à l’ « industrie indemnitaire »,  dans toutes nos turpitudes et nos luttes fratricides.
A cet égard, Frédéric Marcelin qui a occupé, à  plusieurs reprises,  des portefeuilles ministériels dans divers gouvernements, établit :
« Si les Haïtiens […] sont toujours victimes de leurs dissensions intestines, ils n’en sont ni les concepteurs, ni les machinateurs. Trop souvent, ils ne sont que des marionnettes aux mains de spéculateurs sans vergogne. Aiguiser les passions, pousser les gens les uns contre les autres, est un métier très lucratif pour lequel point n’est besoin de prendre licence. C’est le gagne-pain avéré d’une classe d’étrangers qui nous exploitent, comme les forbans jadis écumaient les mers d’Amérique. »[22]
Jacques Nicolas-Léger, contemporain de Marcelin  qui fut, comme lui aussi un fonctionnaire de haut rang, abonde dans le même sens :
 
 « On trouve en Haïti des étrangers vraiment honnêtes et dignes du plus grand respect. Ils sont malheureusement en petit nombre, et à côté d’eux grouille tout le rebut des nations étrangères : véritables scories que les sociétés rejettent de leur sein et qui, pour notre malheur, viennent s’accumuler en Haïti. Ils sont les artisans de nos discordes civiles ; on retrouve leur main dans presque toutes nos luttes intestines. Ils fournissent de l’argent aux mécontents pour les inciter à la révolte, et l’insurrection une fois proclamée, ils s’empressent de prêter au gouvernement les sommes nécessaires pour les combattre […] soit que le gouvernement ou l’insurrection triomphe, cela leur importe peu ; ils sont surs  d’encaisser de l’argent. A part le taux élevé auquel ils ont avancé aux contendants les sommes dont ceux-ci avaient besoin, ils ont toujours en poche d’inépuisables réclamations qu’avec un cynisme éhonté ils produisent au bon moment. » [23]
Certains étrangers ayant séjourné en Haïti en sont venus également aux mêmes conclusions. Madison Smith, ancien consul des Etats-Unis en Haïti au cours du mandat du président américain Woodrow Wilson, dans une note adressée au Département d’Etat, écrivait :
« Il n’existe pratiquement aucune voie ouverte aux Haïtiens pour obtenir la simple survie autre que celle de la position gouvernementale. Les politiciens qui sont à quelques moments donnés disposés à inaugurer une révolution abondent. Avec une somme d’argent relativement petite, ils peuvent obtenir une armée et s’attaquer au gouvernement. Dans un tel cas d’urgence, l’homme d’argent rentre en scène, invariablement un marchand allemand qui considère le financement d’une révolution comme une proposition d’affaires régulière. Le leader révolutionnaire (« gives his paper ») signe un bon pour pas moins du double de la somme empruntée, et lorsque la révolution réussit, le marchand reçoit son argent avec 100% ou plus d’intérêt. Puisque la plupart des révolutions réussissent, il y a peu de risques pour de tels prêts et ils sont obtenus facilement. »[24]
C’est également le cas du correspondant du « Journal Des Débats ».
 « Comme je crois vous l’avoir dit à propos des révolutions de la Colombie, cette sorte d’affaire s’organise habituellement en commandite. Des financiers et des négociants se chargent de fournir les premiers fonds, souvent même ils intéressent à l’affaire leurs correspondants d’Europe. Un négociant, que j’ai eu l’occasion de rencontrer à Colon, avait fait passer à lui seul au chef de l’entreprise une somme de 80 000 francs souscrite de l’autre côté de l’Océan. Lorsque l’affaire réussit, — et jusqu’en 1883 le gouvernement n’avait jamais résisté à une conspiration convenablement organisée, — les commanditaires réalisent des bénéfices plantureux […] Mais, cette fois, l’affaire a mal tourné. Le général Salomon s’est refusé à suivre l’exemple de son prédécesseur, le paisible Boisrond Canal qui avait cédé la place sans résistance, pour éviter l’effusion du sang. Il a engagé énergiquement la lutte, et il a fini par l’emporter. Les insurgés, enfermés à Miragoâne, ont péri jusqu’au dernier, après avoir soutenu un siège de onze mois. Un homme qui a été mêlé de très près à ces événements m’assurait que la lutte aurait été moins longue si le gouvernement avait consenti à désintéresser les commanditaires de l’insurrection. — Boyer-Bazelais n’avait pas tardé à s’apercevoir, me dit-il, que la partie était perdue ; mais il avait son point d’honneur ; il ne voulait pas que ses commanditaires pussent lui reprocher d’avoir trompé leur confiance. Malheureusement, il n’avait pas les moyens de les faire rentrer dans leur argent et le gouvernement s’est refusé à l’y aider. Le gouvernement a été très dur ! — L’insurrection a été réprimée et cet échec paraît avoir découragé complètement l’industrie des conspirateurs. Le pays jouit depuis trois ans d’une parfaite tranquillité ; mais cet état révolutionnaire qui s’est prolongé pendant près d’un demi-siècle n’en a pas moins produit des effets désastreux et il finirait, s’il venait à renaître, par rendre impossible la conservation de l’État indépendant d’Haïti »[25]
Toujours selon son témoignage, même les hommes les « plus vertueux », que l’on croirait animés du plus pur désintéressement, n’ont pu s’empêcher d’essayer de tirer  parti de cette généreuse manne. « A l’occasion de l’incendie et du pillage de Port-au-Prince en 1883, par exemple, le Révérend M. Mossell, nous apprend-il, missionnaire protestant, « homme d’une éducation forte et étendue, d’une culture et d’une piété chrétiennes rares », au dire de son consul, réclamait la somme modique de 60 000 piastres fortes (300,000 fr.) pour avoir été gravement insulté avec sa femme, « personne pieuse, remarquable par son influence et ses succès à la fois comme institutrice et missionnaire ». La commission mixte des indemnités, pourtant fort libérale, se contenta de lui en allouer 2 500. Les indemnités accordées aux étrangers victimes de cet incendie se sont élevées à 594 518 piastres (3 millions de francs environ), que le gouvernement haïtien s’est engagea payer par sixièmes. »[26]
Plus loin, le correspondant belge révélait qu’un étranger installé en Haïti, très au fait des choses haïtiennes et particulièrement les arcanes du phénomène récurrent des indemnités étrangères, lui avouait, dans un entretien : « On a terriblement abusé des indemnités et l’incendie est devenu un moyen de liquider les fonds de magasins avec 400 p. 100 de bénéfice. La libéralité des commissions mixtes a singulièrement encouragé l’industrie des indemnitaires. A-t-on eu la bonne chance de subir une détention de quelques jours, ou simplement d’être attaqué par le journal l’Œil, soupçonné d’attaches gouvernementales ? Vite on réclame 1 000 ou 10 000 piastres, selon la gravité que l’on se plaît à attribuer au dommage ou à l’offense et l’on s’empresse de faire appuyer sa réclamation par ce tout-puissant personnage qu’on appelle un consul ou un ministre plénipotentiaire. » [27]
Le français Camille Texier quoique résolument raciste et peu enclin à porter les Haïtiens et la république noire dans son cœur reconnaissait :
« Scories de toutes les civilisations, renégats de toutes les patries, réfractaires et déserteurs de toutes les armées, tels sont en effet les exotiques auxquels Haïti donne l’hospitalité. Épaves de l’émigration, ne pouvant s’établir dans les républiques américaines ou leur déloyauté ne serait pas tolérée, ils viennent échouer à Haïti, cette terre promise des agioteurs véreux et des aventuriers qui ont jeté toute pudeur par-dessus bord.  Tandis que les étrangers qui vont chercher fortune dans les autres pays sont généralement honnêtes, respectueux des lois et n’ont quitté leur patrie que poussés par le manque de travail, par le découragement survenu à la suite de déceptions de toutes sortes, les exotiques d’Haïti, gens de nationalité douteuse et souvent empruntée, sans famille, sans convictions, ne viennent en ce pays que pour fuir le monde civilisé et donner libre cours à leurs instincts pervers.  Ils flattent les passions malsaines des Haïtiens, les exploitent, les livrent aux trafics inavouables, fomentent les guerres civiles, les aident, les poussent dans des menées indignes, préparent avec eux les criminels coups de main, et ne visent qu'à troubler les eaux haïtiennes pour y pêcher à leur aise. Ennemis redoutables de cette République qu’ils ventousent, ils dissimulent leurs avides passions sous des caresses félines, approuvent les mesures désastreuses, et s’efforcent de perpétuer dans le pays l’ignorance aveugle, la vanité grotesque, dont ils se font des sources de richesse[28]
 
Cette situation a généralement  attisé la colère des Haïtiens. D’autant que ces réclamations n’étaient nullement fondées en droit tant au regard de la législation hattienne qu’à celui du droit international de l’époque. La constitution haïtienne de 1879 en son article 192 stipulait, en effet, clairement qu’: « en cas de pertes éprouvées par le fait des troubles civiles et politiques nul haïtien ou étranger ne peut prétendre à aucune indemnité ». Une disposition insérée dans la charte fondamentale par les législateurs, appelée là servir de garde-fou contre ces entreprises arbitraires et iniques. Peine perdue, la menace des canons de croiseurs des grandes puissances paraissait être des arguments autrement plus convaincants que ce prescrit constitutionnel. Pire encore, ces genres d’attitudes n’étaient affichés nulle part ailleurs, en dehors d’Haïti. Il s’agissait d’un cas avéré d’injustice et d’ostracisme concertés, destinés exclusivement à la petite Haïti.
Arthur Bowler, dans sur conférence sur  Haïti  qu’il donna en France en 1889 n’avait pas manqué de fustiger cette comportement abject.
 « Notre République d'Haïti, disait-il, a été souvent victime d'injustices criantes de la part de certaines grandes nations, qui ont abusé de leur force vis-à-vis de notre faiblesse : c'est tantôt l'Allemagne et tantôt l'Angleterre qui, par l'argument irrésistible de leurs canons, viennent nous réclamer des indemnités par trop fantaisistes au nom de leurs nationaux ou de gens qui se donnent pour tels, tous prétendant avoir été lésés par nos troubles civils dont, pourtant, ils sont eux-mêmes quelquefois les premiers fauteurs.
En pareil cas, nous poussons de grandes clameurs, nous crions à l'injustice, au voleur, à l'assassin ! À quoi encore ? À la force qui prime le droit ! Que sais-je ? Avons-nous toujours raison de crier ? Et ne devons-nous pas plutôt rejeter sur tout notre passé ainsi que nos fautes les injures que nous sommes forcés d'endurer ? »[29]
De son coté, Jacques Nicolas-Léger, juriste émérite et diplomate de carrière, s’était vertement insurgé contre cette hypocrisie odieuse des puissances européennes et de la république étoilée. Les grandes puissances semblaient s’entendre pour maintenir Haïti, sur le plan international, dans un espace de non-droit. Cette entente tacite en faisait la cendrillon de la communauté internationale, le laissé-pour-compte dont le sort indiffère totalement. Il déclara : «Il faut  pourtant s’entendre et il est inadmissible qu’il puisse exister deux façons d’appliquer les principes du droit international. Ou toutes les nations sont égales, et alors il faut ne considérer que la force du droit et ne tenir compte, dans les règlements des différends internationaux, que des saines règles de justice et d’impartialité. Ou bien le droit des gens est une abominable farce, un moyen de domination et de spoliation dont les grandes puissances peuvent se servir envers les petits États ; dans ce cas qu’on n’hésite pas à remplacer partout l’étude des lois par  le maniement du canon Krupp […]
Un État ne doit aucun dédommagement aux personnes habitant son territoire et à qui des troubles civils auraient fait éprouver des pertes plus ou moins sérieuses. On ne peut pas de ce chef exiger de lui réparation, qu’on ne pourrait l’obliger  d’indemniser ceux à qui un incendie, un ouragan ou des inondations, aurait causé préjudice. »[30]
Pour soutenir ses propos il cita plusieurs cas d’espèce se rapportant à l’histoire européenne récente. Il référa notamment à une tentative effectuée par la Grande Bretagne afin d’obtenir des dédommagements pour ses nationaux lésés, selon elle, lors des troubles survenus en Italie en 1849. Ses prétentions ont été repoussées et son attitude blâmée par le cabinet  de Vienne. Le ministre autrichien signifia péremptoirement à son homologue britannique, dans une correspondance, que : « lorsqu’un étranger se fixe dans une contrée autre que la sienne et qui vient à être en proie aux horreurs de la guerre civile, cet étranger est tenu d’en subir les conséquences.» Il ajouta plus loin : « quelque disposées que puisse être les nations civilisées d’Europe à étendre les limites du droit de protection, jamais cependant elles ne le seraient au point d’accorder aux étrangers des privilèges que les lois territoriales ne garantissent pas aux nationaux.»[31]
 
CONCLUSION
 
Somme toute, si le premier janvier 1804, Haïti proclama de façon stupéfiante son indépendance, son entrée dans le concert des nations n’a suscité, cependant, qu’inquiétude et consternation chez les puissances du moment. La surprise enrobant son surgissement et le saisissant contraste qu’il établit avec l’ordre politique, économique et social de l’époque avaient largement contribué à intensifier sa visibilité.  Anti-colonialisme à l’âge d’or de colonialisme, anti-esclavagiste au siècle qui doit sa prospérité essentiellement à la traite et à l’esclavage, anti-ségrégationniste durant la période où faisaient recette les thèses sur  la hiérarchie des races humaines, l’indépendance haïtienne s’est donc dressée inexorablement en arrête à la logique et au bon sens de son temps. Aussi, un siècle durant, de 1804 à 1915, la politique de l’Etat d’Haïti  s’est-elle résumée à une lutte acharnée pour sa survie, la sauvegarde de son indépendance dans un monde mal préparé à accueillir la totalité de l’idéal qui sous-tendait son avènement. Evénement phare pour les populations asservies, soutien assuré pour les combattants de la liberté mais aussi menace permanente pour les puissances coloniales et esclavagistes, n’en appelant qu’à un politique de confinement, Haïti demeurait pourtant désespérément seule et ne pouvait compter que sur elle-même. Ses élans de solidarité ne se sont payés que par l’indifférence et l’ingratitude. Au regard de ses relations avec le monde, son premier siècle d’histoire peut être considérer comme étant l’expression, à tout prendre, d’un divorce en perpétuel sursis.
 


[1] Register of Debats in Congress Il, Pt I, p. 165-166, cité par Ludwell L. Montague, Haïti and the United States 1714-1838,  Durham, North Carolina, Duke University Press, 1940,  p. 53, repris par Jean Price-Mars in La République d’Haïti et la République dominicaine, T I,  1953, p. 175.
[2] Congressional Debates, 19th Congress, Ist Sess, Cols 2150, 2328, 2062, cité par Logan, Rayford W. Logan , The Diplomatic Relations of the United States with Haiti, 1776-1891, Chapel Hill, the University of  North Carolina Press, 1941,  p. 226, repris par Jean Price-Mars, idem.
[3]In  M. A. Lacour,  Histoire de la Guadeloupe T  IV,  Basse-Terre, 1860, p. 359
[4] M. A. Lacour,  op. cit., p. 359
[5] Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, T IV, Editions Deschamps, Port-au-Prince, 1988, p. 367
[6] « Depuis la fondation de la République, le droit des gens y a été scrupuleusement observé; le gouvernement, toujours dirigé par l'amour de la paix et par l'honneur qu'inspire une cause juste, n'a jamais rien conçu qui pût, avec justice, faire soupçonner qu'il ait eu l'intention de troubler la tranquillité d'aucune des îles voisines.
Cependant, c'est dans la plupart de ces îles, où sont réunis les promoteurs de l'affreux trafic de chair humaine, que la République a toujours eu ses plus acharnés détracteurs. Les colons, qui les habitent, tourmentés par les furies d'une conscience criminelle, s'imaginent voir sans cesse Haïti prête à les anéantir, tandis que les haïtiens, assez confiants dans les décrets de l'Éternel pour lui abandonner le soin de les venger, dédaignent les calomnies de leurs ennemis qu'un châtiment céleste atteindra tôt ou tard.
Ainsi, des lois et des règlements, à la fois injurieux à la raison et contraires aux véritables intérêts de ces îles, y sont en pleine vigueur pour défendre toute espèce de relations avec la République, tandis que par les vils moyens de l'interlope qu'on y encourage on se procure sur nos côtes des débouchés clandestins pour leurs produits. […]
A tant d'outrages il faut une fin.
Nous déclarons à tous ceux qu'il appartiendra que, pour user de représailles envers les ennemis et les détracteurs de la République, toutes relations et communications par des bâtiments de commerce ou appartenant à des particuliers, entre Haïti et les différentes îles de l'Archipel du vent et sous le vent, sont rigoureusement interdites à compter du premier mai prochain.
En conséquence, tous bâtiments de commerce ou appartenant à des particuliers, qui entreront dans les ports de la République, après le premier mai prochain, venant des îles ou colonies susdites, seront saisis et confisqués, ensemble avec tout ce qui existera à leur bord, moitié au profit de l'État, moitié au profit de n'importe qui fera connaître la contravention. » in Linstant  Pradine, Recueil Général des Lois et Actes du gouvernement d’Haïti, T III, Paris, 1860, p. 583-585
[7] Thomas Madiou, op. cit, p. 368
[8]Selon une relation de l’époque : « Les Noirs de la république d’Haïti, voyant disparaître le système libéral en France, avec le retour des Bourbons sur leur ancien trône d’un despotisme héréditaire, craignent avec raison, que ce cabinet, renouant avec leurs pratiques de cupidité et d’oppression, qui font l’apanage des Européens, tente de les assujettir de nouveau. Cette crainte motive le désir de trouver un territoire dont les habitants embrassent avec eux la même cause, dès lors qu’ils croient nécessaires à leur conservation le fait d’avoir, lorsque le pouvoir de la France les mettra dans l’obligation de lui rendre ses forts et ses places, un peuple allié où ils seront respectés, en tant qu’hommes libres, conservant ainsi l’espoir de récupérer leur république pour l’un de ces événements qui sont dans l’ordre des choses la balance des systèmes libéral et servile. L’on a entendu dire, de la part d’hommes dignes de foi sur le sujet, que dans ces provinces, et dans d’autres sur la côte, où il y a une population considérable de cette race, il existe près de trois cents espions de cette république et des agents qui promeuvent cette révolution, offrant le succès en contrepartie de leur protection. » Marixa Lasso, « Haiti as an image of popular republicanismo in Caribbean Colombia, Cartagena province (1811-1828) », in David P. Geggus (ed.), The Impact of the Haitian Revolution in the Atlantic World, Columbia,University of South Carolina Press, 2001, p. 176-190, cité par Daniel Gutiérrez-Ardila in La “Colombie et Haïti, histoire d’un rendez-vous manqué entre 1819 et 1830” in Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, numéro 32, Automne 2010.
[9]  Santander y el Congreso de 1824. Actas y correspondencia. Senado, Bogotá, Presidencia de la República, t. 1, p. 286-288, cité par Daniel Gutiérrez-Ardila, op. cit.
[10] Beaubrun Ardouin mentionne en ce sens un article secret du texte additionnel au Traité de Paris conclu entre la France et l’Angleterre qui garantissait à l’ancienne métropole les coudées franches pour toute initiative visant à faire valoir ses droits sur l’ancienne colonie. Il était ainsi formulé : « Dans le cas où S. M. Très-Chrétienne jugerait convenable d'employer quelque voie que ce soit, même celle des armes, pour récupérer Saint-Domingue et ramener sous son obéissance la population de cette colonie, S. M. Britannique s’engage ne point y mettre, ou permettre qu'il soit mis, par aucun de ses sujets, directement ou indirectement obstacle.  S. M. B. réserve cependant à ses sujets, le droit de faire le commerce dans les ports de IIe de Saint-Domingue, qui ne seraient ni  attaqués ni occupés par les autorités françaises. » ( B. Ardouin, Etudes sur l’histoire d’Haïti T VIII, Paris, 1858, p. 132)
[11]B. Vendryes,  De l’indemnité de Saint-Domingue considérée sous le rapport du droit des gens, du droit public des Français et de la dignité nationale, Paris, 1839, p36
[12] Guy Joseph Bonnet, Souvenirs historiques de Guy Joseph Bonnet,  Paris, 1864, p. 329
 
[13]  Frédéric Marcelin, Haïti et l’indemnité française, Paris, 1897, p.
[14]  Spencer St-John, Haïti ou la république noire, Paris, 1886, p. 127-128
[15] Ludwell Lee Montague, Haiti and the United States 1714-1938, Duke University Press, 1940, p. 26
[16] Supplementary Report on Haiti, H. S. Knapp, RADEM, USN, to Secretary of Navy (Denby), Jan. 13, 1921; NA, RG45, WA-7 Box 632, cite par Hans Schmidt in The United States Occupation of Haiti 1915-1934, ( 1ere Ed. 1971) 1995, p.142
[17] F. Marcelin, Au gré du souvenir, Paris, Augustin Challamel, 1913,  p. 6
[18] H. Price, De la réhabilitation de la race noire par la république d’Haïti, Port-au-Prince, 1900, p. 500
[19] Idem
[20] G. de Molinari, A Panama, L’Isthme de Panama, La Martinique, Haïti, Paris, Librairie Guillaumin & Cie, 1886,  p. 207
[21] K. Marx, Dix-huit brumaire de  Louis Napoléon Bonaparte, Paris : Les Éditions sociales, 1969, Collection : Classiques du marxisme. Traduction de la 3e édition allemande de 1885, p. 117
[22] F. Marcelin, Choses haïtiennes, Paris, 1896, p 87
[23] Jacques Nicolas-Léger, La politique extérieure de la République d’Haïti, Paris, C. Marion et Flammarion, 1896, p. 22-27
[24] Lettre de Smith à Bryant du 21 février 1914, 838-872, cité par Dana Munro in Intervention and Dollar diplomacy in the Caribbean 1900-1920, Princeton University Press, p. 329-330, repris par Berhmann D. Narcisse in Haïti, Les préludes au débarquement de 1915, Cidihca,1991, p.78
[25] G. de Molinari, op.cit.,  p 200-201
[26] G. de Molinari, op.cit.,  p. 205
[27] G. de Molinari, Idem, p. 205
[28] Camille Texier, Au pays des généraux, Paris, 1891, p. 286-287
[29] Arthur Bowler, Haïti. Étude économique et politique, Paris, Charles BAYLE, Éditeur, 1889, p. 31
[30] Jacques Nicolas-Léger, op. cit., p. 27-29
[31] In Jacques Nicolas-Léger, op. cit., p. 30
 
 
Haiti dans le concert JMC.doc

Emmanuelle Gilles

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Sep 8, 2013, 10:56:48 PM9/8/13
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C'est un excellent papier que tu as partage avec nous.  J'espere que les internautes prendront le temps de le lire.  Tres bon document a garder dans nos archives.  Merci pour le partage, Pascale. 

Emmanuelle


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Merci beaucoup Emmanuelle! Je suis contente que le document t'ait plu!

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