Bonne question qu'on ne m'a pas encore posée. Comme j'ai souvent à
vendre des vins vieux, j'en goûte pas mal, et la règle est qu'il n'y a
aucune règle! Je connais des caves remplies de "petits vins" trop
vieux et pourtant excellents; je me souviens par exemple d'une cave de
restaurant où il y avait des Côtes de Blaye de 1961 délicieux, et de
très bons Muscadets 1964. Ces vins avaient été bien choisis au départ,
et de plus ils avaient été très bien conservés, ce qui est important.
Il y a aussi plein de vins qui ne demandent qu'à vieillir longtemps,
même si ce ne sont pas de "grands vins": Cahors et Madiran, Moulin-à-
Vent, Chinon, et en blanc tous les liquoreux, les chenins secs, etc...
Je reconmmande donc, même s'ils n'ont pas grande valeur marchande, les
vieux Bordeaux de bons millésimes avec de l'acidité, comme 1970 ou
1978. Par contre les années de forte chaleur qui peuvent donner de
très bons vins vieillissent mal (1976) ou inégalement (1990).
Certains millésimes s'écroulent d'un coup pour la majorité des vins:
exemple 1976, encore en Bourgogne. Dans d'autres, la plupart des vins
restent bons très longtemps après la date théorique d'apôgée dépassée.
Exemple 1959 partout.
A la robe du vin on peut avoir des indications: un vin blanc sec qui
vire au jaune, c'est très mauvais signe: spouvent la madérisation. Un
vin rouge qui se décolore, c'est aussi très mauvais signe.
On peut rentrer plus dans les détails en suivant l'évolution d'un
vignoble. Par exemple j'ai de très bonnes surprises avec des vins de
Bourgogne jusqu'aux années 1950. Après, les vins sont plus faibles,
car les raisins sont souvent de moins bonne qualité. Les liquoreux du
Val de Loire sont pour la plupart médiocres dans les années 60 et 70,
car mal triés et trop chaptalisés. Etc...
Certains grands vins comme Ausone, Bélair et Figeac (Saint-Emilions
durs dans leur jeunesse, Latour-Martillac (Graves un peu maigre), sont
mal notés en primeur car ils ont peu de chair, mais vieillissent très
bien et se gardent aussi longtemps que les grands vins opulents. Je me
rappelle un Malartic-Lagravière 1966 que j'ai beaucoup aimé en 2006:
maigre, sec, acide, et dans ce cas l'acidité était une qualité.
Conclusion: pas de règle! Si vous aimez les vins un peu vieux, et les
arômes tertiaires qui à mon avis sont le reflet du terroir, n'hésitez
pas à en mettre un peu de côté, même de petits vins.
Auto-pub: extrait de mon roman Margaux Interdit, Editions La Truite de
Quuénécan:*
"Ceux qui boivent les vins trop jeunes se privent de cette complexité,
où parfois on s’aventure dans l’inconnu. Soit parce qu’on n’est plus
très sûr, car ça arrive, de savoir si c’est bon ou pas bon. Soit parce
qu’on est en face d’odeurs inconnues. Ceux qui boivent les vins jeunes
préfèrent la sécurité de reconnaître les odeurs qu’ils connaissent
déjà, ou, pire, qu’ils ont lues dans la description de tel vin.
Reconnaître plutôt que découvrir (...)J’aime aussi les vins quand ils
sont durs et fermés. J’aime alors leur retenue et leur froideur.
Parfois la carafe peut percer leur muraille, mais parfois non. Je ne
parle pas seulement des tannins, qui n’ont pas toujours une grande
classe, mais de la rafle, de l’acidité, de tout ce qui protège le vin
dans sa lente transmutation. Quand on les goûte alors, on en reste à
l’extérieur, et ça incite à la réflexion. Quand celui-ci sera prêt à
boire, est-ce que je serai vivant ou mort, ou sous perfusion entre les
deux ? Et quel verre me tiendra la main au moment de passer ? (...)Les
vins vieillissent comme les hommes, plus ou moins bien. Il y a en
général quelque chose qui flanche en premier. La robe, c’est sans
importance. Le bouquet, c’est plus grave, mais il est tellement
changeant : combien de bouteilles ai-je jetées avant de comprendre que
l’oxygène était leur révélateur : il décrasse le vin de ses petites
maladies de vieillard, pour le révéler dans sa vérité, avant de
l’étrangler ensuite. Ce baiser de mort est fascinant, et jamais facile
à prévoir. Les vins vieux sont encore du vin, mais aussi bien plus que
du vin. Alors que les vins jeunes sont marqués par leurs cépages, les
vins vieux sont marqués par leur terroir ; à un tel point qu’ils
finissent par se ressembler, tous issus finalement de la même terre
qui est la nôtre."
quest...@vins-encheres.com a écrit :