Jamais le Juif, peut-être, ne s'affirma plus odieusement indifférent à
tout ce qui touche à la
Patrie, plus implacablement préoccupé de lui-même et de sa race, que
dans les décrets rendus
alors par Crémieux pour l'émancipation des Israélites algériens.
Le gouvernement de la Défense nationale, remarquons le tout d'abord,
n'avait aucun droit à
modifier le régime de l'Algérie; en s'emparant du pouvoir il avait eu,
par un reste de pudeur,
le soin de déclarer qu'il ne le prenait que pour une tâche déterminée.
Lorsqu'il remaniait profondément l'organisation algérienne, Crémieux
commettait donc une
usurpation dans une usurpation. Mais ces scrupules ne sont pas de ceux
qui arrêtent un Juif,
et Crémieux n'en rendit pas moins de cinquante-deux décrets sur la
colonie en dehors; bien
entendu, des nominations de fonctionnaires.
Crémieux ignorait-il davantage les troubles qu'il allait exciter, dans
une région où tout nous
commandait le maintien du statu quo, pour ne point affaiblir encore
notre malheureux pays
impuissant à résister à l'ennemi qui le pressait de toutes parts ? Il
était, au contraire,
admirablement informé de la situation, il connaissait l'hostilité qui
régnait entre les Arabes et
les Juifs ; il avait été maintes fois
plaider en Algérie et il avait été témoin de rixes survenues entre
Musulmans et Israélites à
propos des fêtes religieuses. En profitant d'un pareil moment pour
rendre le décret qui
naturalisait les Juifs algériens, il trahissait donc purement et
simplement la France pour servir
les intérêts de sa race.
En 1871, cette mesure avait un caractère particulièrement odieux.
Les Arabes avaient fait héroïquement leur devoir pendant la guerre.
Ces « diables noirs, » comme les appelaient les Prussiens, qui
bondissaient sous la mitraille,
avaient émerveillé l'ennemi à Wissembourg et à Woerth. Albert Duruy,
qui, pour aller de
suite au feu, s'était engagé parmi ces tirailleurs algériens, m'a
raconté maintes fois l'effet
presque fantastique qu'ils produisaient avec leurs cris sauvages, leur
joie en entendant parler
la poudre, leur façon de se ruer en avant comme des tigres.
Pour ce camarade, qu'ils nommaient « le fils du vizir, » ces farouches
avaient à la fois du
respect et de l'affection. Quand, à Wissembourg, les tirailleurs
dispersés, genou à terre, dans
les houblonnières, reçurent l'ordre de tenir jusqu'au dernier moment
pour protéger la retraite,
Duruy baissa involontairement la tète sous la grêle de balles. Tout à
coup, il sent une main de
fer qui s'abat sur son épaule. « As pas pour ! as pas pour ! Lui crie
un Turco en montrant,
comme pour rire au danger, ses dents blanches qui brillaient sur son
visage cuivré.
On ne se fût étonné qu'à demi si le gouvernement de la Défense
nationale eût accordé
quelque récompense éclatante à ces Arabes héroïques qui, après avoir
lutté si longtemps
contre nous, nous défendaient à l'heure du péril
Rome émancipa les esclaves qui avaient combattu pour elle pendant la
Guerre sociale, et
quelque proclamation, honorant du titre de citoyen français ceux qui
s'étaient montrés dignes
de ce nom, eût produit un effet considérable en Algérie.
Mais les hommes de Tours ne considéraient pas les choses ainsi. A côté
de l'Arabe qui se bat,
il y a en Algérie une race abjecte qui ne vit que de trafics honteux,
qui pressure jusqu'au sang
les malheureux qui tombent sous ses griffes, qui s'enrichit de la
dépouille d'autrui. C'est à
cette race qu'étaient acquises toutes les sympathies du gouvernement
de la Défense nationale,
et plus particulièrement de Crémieux.