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Le Nouvelliste
F o n d é e n 1 8 9 8
National
30 Décembre 2009
Haïti: Bilan de l'année 2009
Quand ce ne sont pas les catastrophes naturelles, ce sont
l'incohérence, l'inconsistance, l'insouciance et l'incompétence des
acteurs politiques, sociaux et économiques qui assombrissent le bilan
de l'année.
I. PLAN POLITIQUE
Cette année encore, l'organisation non gouvernementale allemande
Transparency International classe Haïti parmi les pays les plus
corrompus de la planète dans son rapport sur la perception de la
corruption dans le monde. Le Département d'État a également dénoncé la
corruption dans la justice et dans le gouvernement dans son rapport
annuel.
L'enquête sur la disparition du président de la Commission Nationale
de Passation des Marchés Publics (CNMP) n'a bizarrement pas abouti.
Près d'un an après, la justice et la police sont incapables de faire
le jour sur l'enlèvement de Robert Marcello le 12 janvier 2009.
Le comportement de la justice laisse à désirer dans le traitement des
dossiers relatifs aux scandales de drogue de Port-de-Paix et de la
disparition d'un bateau de riz dans le port de Saint-Marc.
Le président Préval dénonce pourtant la corruption dans la justice
dans son discours d'installation de la commission présidentielle sur
la reforme du droit et de la justice présidée par Micha Gaillard.
Le pouvoir exécutif n'est pas favorable à l'indépendance du pouvoir
judiciaire. Pourquoi, deux ans après le vote et la promulgation des
lois sur la création du Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire
(CSPJ), le statut de la magistrature et l'école de la magistrature,
rien n'est-il fait pour les appliquer?
Les vacances créées par la mort de juges à la Cour de cassation ne
sont pas comblées depuis deux ans. Jusqu'à présent, cette cour est
dirigée par un président a.i.
Pourquoi le président Préval n'a -t-il pas confirmé la nomination de
Me Georges Moise, comme président de la Cour ? Aujourd'hui, le
ministre de la Justice Paul Denis déclare que les juges nommés sous le
gouvernement de transition l'ont été en dehors de la Constitution de
1987.
D'aucuns soupçonnent le président Préval de n'être pas confortable
avec la liste des prétendants soumise par le Sénat de la République et
le profil des candidats appelés à former le CSPJ. C'est faux rétorque
le ministre. Le Président de la République attend plutôt que le Sénat
lui soumette des noms en vue du remplacement de tous les juges à la
Cour de cassation.
On passe plus de temps à dénoncer la surpopulation carcérale et la
détention préventive prolongée que de s'attaquer à leur cause réelle.
La situation à la prison est l'expression du dysfonctionnement de la
justice dans le pays.
Il est temps de créer un pouvoir judiciaire indépendant et impartial
dans ce pays. Il est temps de revoir, par exemple, la géographie
judiciaire en dotant chaque département géographique d'une Cour
d'appel et chaque agglomération de plus de 50 000 habitants d'un
tribunal de paix et d'un bureau d'état civil.
Le président Préval est atteint du syndrome de la formation de
commissions. C'est une façon détournée de dérober à ses
responsabilités et de s'adonner à des manoeuvres dilatoires.
Pas moins de dix (10) commissions ont été formées pour réfléchir et
effectuer des recommandations sur des sujets aussi variés que la
compétitivité de l'économie, l'éducation, la justice, et l'amendement
de la Constitution de 1987. La formation de commissions est
symptomatique du mauvais fonctionnement de l'administration publique
qui doit concevoir, élaborer et mettre en oeuvre les politiques
publiques.
Le pouvoir exécutif change, à volonté, la composition du Conseil
Électoral Provisoire (CEP) en vue de l'organisation d'élections
frauduleuses et sans participation populaire.
Le gouvernement a gaspillé 197 millions de dollars américains,
provenant du programme Petrocaribe, dans des projets bidon au lieu de
s'attaquer aux problèmes d'infrastructures du pays. L'impossibilité de
justifier l'emploi de ces fonds a jeté le doute sur la gestion du
Premier ministre Michèle Duvivier Pierre Louis qui a servi de bouc
émissaire.
Le Président de la République introduit au Sénat de la République des
hommes de sac et de corde mus par le seul désir de voter tout ce que
l'exécutif propose.
Le parlement est improductif. Il est plus enclin à voter des lois à
caractère populiste que celles répondant à la demande sociale et
citoyenne. En témoignent la loi sur le salaire minimum et celui sur le
contrôle des frais scolaires.
Le Parlement choisit un prétexte pour renvoyer le Premier ministre
Michèle Duvivier Pierre-Louis au lieu d'invoquer le changement de
majorité au Sénat. Ce qui est compréhensible dans un système semi-
parlementaire.
Le président Préval est obnubilé par la question de l'amendement de la
Constitution au point de prendre en otage le processus électoral et de
démanteler les partis politiques.
Le président Préval utilise les fonds du trésor public pour soudoyer
les membres des conseils d'administration des sections communales, des
cadres et dirigeants de nombreux partis politiques pour former sa
plate-forme électorale en vue d'avoir la majorité au Parlement.
Cette plate-forme est dirigée par le ministre de la Justice, celui
chargé d'autoriser le fonctionnement de partis politiques sur le
territoire.
Le changement de gouvernement n'est motivé ni par le souci
d'efficacité ni par la recherche de résultats. En remplaçant Madame
Pierre-Louis par Monsieur Joseph Jean-Max Bellerive, ministre de la
Planification et de la Coopération Externe dans les précédents
gouvernements renvoyés pour cause d'incompétence, le président opte
pour le changement dans la continuité.
Le président Préval désire-t-il garder le pouvoir comme le font Hugo
Chavez au Venezuela, Evo Morales en Bolivie et Rafael Correa en
Équateur sans leurs moyens et sans leurs résultats?
La classe politique est composée de leaders sans parti et de partis
sans leadership. Les mêmes têtes, les mêmes visages trônent dans les
directoires de certains partis depuis plus de vingt ans.
52 partis politiques et 926 candidats concourent pour combler 110
postes électifs à l' occasion des prochaines élections législatives et
sénatoriales partielles.
II. PLAN ECONOMIQUE
Haïti est encore mal classée dans le rapport sur l'environnement des
affaires dans le monde. En dépit des efforts timides de réhabilitation
de certaines infrastructures routières, les infrastructures portuaires
et le courant électrique sont parmi les plus chères de la région.
Le gouvernement ne se soucie pas de mettre en oeuvre le Document de
stratégie nationale pour la croissance et la réduction de la pauvreté
dicté par les institutions financières internationales. La promotion
de la production nationale est un slogan.
La loi Hope II et les programmes d'ajustement structurel ne peuvent
tenir lieu de politique économique. Maintenant que la plupart des
bailleurs de fonds internationaux annulent une partie de la dette
externe d'Haïti, le gouvernement n'a pas encore présenté un plan de
l'utilisation des économies réalisées sur le non-paiement de
l'intégralité du service de la dette.
Le gouvernement pratique un relèvement du tarif douanier simplement
dans le but de s'aligner sur celui pratiqué dans les pays de la
CARICOM et non par souci de protection d'une production locale de
biens et de services.
Le gouvernement accepte de signer les accords de partenariat
économique (ape) avec l'Union européenne et les pays ACP pendant que
le pays importe tout ce qu'il consomme.
Le plan de développement du tourisme est un slogan. Le gouvernement
n'a pas pris les dispositions nécessaires en vue d'exploiter
valablement les richesses naturelles du pays.
III. PLAN SOCIAL
Haïti est encore au bas du classement dans le rapport des Nations
unies sur le développement humain.
Les Haïtiens prennent la mer pour fuir la misère et se font rapatrier
par milliers des États-Unis, de Bahamas et des Iles turques et Caicos.
Ils vivent un calvaire en République Dominicaine.
La Faculté de Médecine et de Pharmacie est fermée de puis plus de huit
mois. Les motifs de départ invoqués par les étudiants paraissaient
légitimes. Puis, ils se sont laissé manipuler par des politiciens
nostalgiques d'instabilité. Ils ont adopté un agenda à géométrie
variable.
La société civile organisée n'est pas financièrement autonome. Elle
est tributaire du financement international. Quand ce financement
tarit, les projets de plaidoirie ferment. Aujourd'hui, les créneaux du
secteur revendicatif sont réduits à la lutte contre le VIH-SIDA et le
réchauffement climatique, thèmes chers aux altermondialistes. C'est ce
qui explique le manque ou l'absence de soutien à la mobilisation
estudiantine.
L'insécurité resurgit et cause d'innocentes victimes au sein de la
population en cette fin d'année.
Le Secrétaire général des Nations unies choisit de doubler son
Représentant spécial en Haïti par un Envoyé spécial chargé de
promouvoir l'image d'Haïti.
Ce faisant, il appointe un lobbyiste de luxe :Bill Clinton, pour
prendre la direction d'une caravane d'investisseurs potentiels et
d'organiser une conférence internationale sur l'investissement direct
étranger en Haïti.
Les Chambres de commerce haïtiennes n'avaient pas de projets concrets
à présenter sinon que des projections sur Powerpoint sur les
potentialités d'Haïti.
Le Conseil de sécurité des Nations unies continue de considérer Haïti
comme une menace à la sécurité de la région, ce pour les besoins du
maintien et du renouvellement du mandat de la MINUSTAH.
L'expert des Nations unies pour les droits de l'homme s'érige en
donneur de leçons et en défenseur du Conseil Électoral Provisoire,
justifiant l'exclusion de partis politiques haïtiens de la course
électorale.
C'est l'étranger qui planifie, finance et contrôle nos élections.
IV. EN GUISE DE VOEUX
L'heure est grave. Le temps de l'amateurisme, du messianisme et du
populisme est révolu. En deux cent cinq (205) ans d'existence à la
fois comme pays et comme peuple, nous avons déjà tout essayé. Sur le
plan politique, nous avons essayé l'empire, la royauté et la
république. Nous avons renversé des dictateurs doux, modérés et
féroces.
Nous attribuons toujours nos échecs au mauvais sort du colonialisme.
Nous rejetons nos torts sur les autres. Nous abandonnons nos
responsabilités aux autres. Nous recherchons la satisfaction et la
joie chez d'autres. Nous sommes tout sauf des citoyens. Nous sommes
tout sauf des patriotes.
Haïti n'a pas un problème de ressources naturelles. Le problème
d'Haïti, ce sont les Haïtiens. Le problème d'Haïti, ce sont les élites
intellectuelles, religieuses, politiques, économiques et sociales.
Individuellement, l'Haïtien moyen réussit sous tous les cieux sauf en
Haïti. Le problème d'Haïti, c'est nous.
Nous attendons que l'autre vienne faire la révolution pour nous. Nous
accumulons les immondices partout. Nous polluons nos rues, nos
rivières et attendons que l'étranger vienne nous aider à curer nos
canaux et à assainir notre environnement. Nous n'aimons pas
l'étranger. Mais nous aimons son argent. Nous n'acceptons pas la
diaspora, mais nous aimons ses transferts d'argent.
La population est analphabète parce que nous ne construisons pas assez
d'écoles. La population est pauvre parce que nous ne lui donnons pas
de travail. La population est en mauvaise santé parce que nous ne
construisons pas d'hôpitaux susceptibles de lui prodiguer des soins
appropriés. La population est en guenilles parce que nous laissons le
soin au pèpè de le faire. La population vit dans des bidonvilles parce
que nous ne lui avons pas construit des logements décents.
L'année 2010 sera ce que nous voulons qu'elle soit. C'est l'année de
la révision de la Constitution de 1987. C'est une année électorale.
Ressaisissons-nous. Organisons-nous. Autrement, en 2011, nous allons
nous retrouver avec un dictateur parasite, sans vision, sans parti et
sans programme. La dictature est à nos portes. Ce n'est pas la
communauté internationale qui nous en libérera. Au contraire! Arrêtons
de gaspiller nos ressources et d'attendre les miettes des autres!
L'aide étrangère n'a favorisé le développement nulle part sur la
planète. Cessons de donner raison à ceux qui croient que nous sommes
incapables de donner une direction éclairée et efficace à notre pays..
Michel Soukar