JOËL DES ROSIERS, CONFÉRENCIER À L'ACFAS
La conférence aura lieu le mercredi 12 mai 2010
Uiversité de Montréal Pavillon Marie Victorin (M-V) A-415
9h 45 Joël DES ROSIERS, CH Piere Le-Gardeur
Poésie du désastre / Désastre de la poésie
Objet : RE: Invitation Conférence ACFAS /État de la francophonie au
XXIe siècle
Journal Le Devoir, Cahier de L’ACFAS, samedi 1 mai 2010
Joël Des Rosiers, poète, essayiste et psychiatre québécois d'origine
haïtienne, fait sien «Poésie du désastre, désastre de la poésie».
«La littérature francophone peut-elle humaniser la mondialisation?»
- «Désormais règne le doute sur la capacité du langage à constater
l'horreur»
Le créole n'a pas de mot pour dire «tremblement de terre»
Par Assia Kettani
1) Ma première question est d'ordre général: j'aurais aimé savoir ce
dont vous allez parler, une présentation de votre sujet (quels sont
les rapports entre poésie et désastre? la parole est elle "trouée par
le traumatisme", pour reprendre votre formule? est-ce qu'écrire des
poèmes après le séisme est barbare?) ces questions ne sont que des
suppositions suite à la lecture du résumé de votre sujet, mon intérêt
principal étant bien sur le contenu de ce que vous aviez l'intention
de dire.
La scène tragique haïtienne s’est refermée sur le lot de souffrances
gravées en son fond. En créole, le tremblement de terre n’est pas
nommé. Les gens utilisent le langage comme un voile ; ils parlent de «
l’événement » ou pire encore émettent une affreuse onomatopée «
goudougoudougoudou » imitant le vrombissement terrifiant qui
accompagna la secousse. Il n’y a pas de mot pour le dire. Il y a
désormais une grande cassure entre le mot et le monde. Les rapports
parole et présence sont mis en doute d’une façon radicale. La parole
est trouée par le traumatisme. Désormais règne le doute sur la
capacité du langage à constater l’horreur. Après la descente du rêve
dans le chaos, il n’y a rien à dire. Il n’y a que le rien.
Surgissent de cette rupture des poètes qui cherchent à convaincre
qu’ils l’avaient annoncée. Mais le poète n’est pas un prophète. C’est
le pire rôle dont il pourrait s’enorgueillir. Depuis surtout l’horreur
duvaliériste, - il y en eut d’autres tout au long de la mélancolique
histoire de ce pays, le Siècle des Lumières y fut enchaîné - le
langage est devenu mensonge, impuissance, dérision. Le seul emploi
honnête du langage est d’en faire un jeu de mots. Ex-île pour exil par
exemple comme je l’ai écrit dans un manifeste (Des Rosiers, 1987). Le
jeu de mots devient la matrice même de la pensée. Même fait jeu et non-
sens, le langage comporte encore son héritage de mensonges,
d’idéologies politiques, de défaillances et de clichés. D’où le mot-
clé de désastre. Le désastre de tout constat devant l’inhumain.
Une fort belle légende des Muisca (une tribu d'Indiens au centre de la
Colombie) raconte qu'il n'y avait pas de tremblements de terre à
l'époque préhistorique, car la terre était portée par quatre gaïacs
qui demeuraient inébranlables grâce à leur bois ferme comme le roc. Au
début du monde, à l’image d’Atlas, un dieu infidèle fut condamné à
porter la terre à la place des quatre puissants gaïacs, ce qui
explique pourquoi la terre tremble à présent, de temps en temps. Est-
ce un signe de rupture de la conscience humaine avec la Terre-Mère –
horizontalité - et le Père Céleste – verticalité - ? Du passage de la
nature à la culture ? Ce beau mythe nous ramène à notre responsabilité
première devant la nature. Comment dire l’impensable ? Quel pouvoir
peuvent avoir les mots contre « la mort abrupte » ? (Claude Esteban,
1989). Le danger d’être réduit au silence nous rappelle la « crise de
vers » vécue par Mallarmé. La poésie serait aussi barbare que le
déchainement des passions terrestres si elle ne se rattachait qu’aux
traces des gens disparus, à la posture singulière du sujet lyrique
dans une géographie mouvante entre le monde des vivants et celui des
morts.
2) Établissez-vous un parallèle entre le séisme et la Shoah (à travers
la référence à Adorno)?
Adorno s’exprimait alors non pas sur la littérature mais sur la
culture en général. D’où la célèbre proposition qu’il convient de
citer intégralement : « La critique de la culture se voit confrontée
au dernier degré de la dialectique entre culture et barbarie : écrire
un poème après Auschwitz est barbare, et de ce fait affecte même la
connaissance qui explique pourquoi il est devenu impossible d’écrire
aujourd’hui des poèmes. » (Theodor W. Adorno, 1981). La poésie
revendiquant la prééminence au sein de la culture devait en payer le
prix (William Marx, 2005). Bien entendu, ce n’est pas la culture
haïtienne qui a provoqué le séisme mais c’est dans la barbarie telle
qu’elle déconstruit de l’intérieur cette culture que réside le nœud du
problème.
Bien entendu, ce n’est pas la culture haïtienne qui a provoqué le
séisme mais c’est dans la barbarie telle qu’elle déconstruit de
l’intérieur cette culture que réside le nœud du problème. La faillite
européenne représentée par Auschwitz est la conséquence directe, à
quatre siècles d’intervalle, du nihilisme destructeur de l’Autre par
cette même Europe. Entre Siècle des Lumières et obscurantisme, la
culture européenne était malade de l’esclavage mais ne le savait pas.
Ce n’est faute que d’avoir su le reconnaître que l’histoire
contemporaine allait pouvoir rattacher la Traite des Africains à la
déportation des Juifs à laquelle elle appartenait. Car les premiers
génocides (l’extermination des Taïnos) eurent lieu en Amérique sur
l’île même d’Haïti de même que l’expérimentation des chambres à gaz
sur les insurgés de Saint-Domingue, asphyxiés au soufre dans les cales
des bateaux.
3) Pourquoi cette réflexion? Qu'est-ce qui vous a amené à ce sujet?
Face à la violence historique, à la dictature, les écrivains ont tenté
d’inventer un symbole neuf. C’est du côté de l’imaginaire que l’œuvre
déploie ses miroirs et ses leurres. Ce que Dominique Chancé appelle
écritures du chaos. Mais quand le réel ouvre un trou béant dans
l’imaginaire, les écritures s’affolent, deviennent énigmatiques.
La fascination pour le désastre réside dans ses effets esthétiques,
dans ses espérances d’une nation sublimement belle, dans l’exaltation
d’un peuple ressuscité d’entre les décombres, d’une réforme politique
qui combattrait la corruption. « Et l’amour de la beauté comme
violence est un prétexte pour honnir les hommes.» (Drieu La Rochelle,
cité par Michel Lacroix, 2004) Ce discours de ravissement ouvre la
porte à tous les cultes, à toutes les religiosités, à toutes les
ignobles chefferies.
4) N'y a-t-il pas un droit à l'expression de la souffrance qui passe
par la poésie?
Le temps, fût-il béni, est révolu où l’on pouvait faire poésie de
tout. Même du désastre. Il y a désormais scission entre le monde et le
langage. Le poète doit assumer ses intentions morales qui ne se
confondent pas avec un parti-pris compassionnel à l’égard du corps
souffrant des peuples en détresse. Le poète n’a pas à trouver sa
matière dans le discours ambiant de danger, de grandeur et d’effroi.
L’énergie du poème doit venir autant de la puissance intimidante du
désastre que des amples marques d’écriture.
5) En tant que poète, psychiatre et essayiste, y a-t-il dans votre
sujet une superposition du discours du psychiatre et du poète?
Oui, poète d’instinct, j’exerce la psychiatrie. Beaucoup de médecins
écrivains, de Rabelais à Céline, de Antonio Lobo Antunes à Jean-
Christophe Rufin, n’ont eu de passion que la médecine. Ce n’est pas un
paradoxe. J’écris au milieu de la médecine, disait Jacques Ferron. Il
existe de ce fait de nombreux points de rencontre entre poésie et
psychiatrie. Ne serait-ce que dans l’écart entre le monde et le mot
que comble le délire. Cette proximité permet que le conflit ne puisse
s’épuiser. La double vie d’un psychiatre écrivain est le sinthome
(symptôme) majeur d’une oscillation permanente entre une incertitude
et une expérience. Au psychiatre manquent une vérification
expérimentale, un sol d’évidence, un rapport anatomo-pathologique. À
ce défaut, le psychiatre va pouvoir substituer sa propre expérience.
Il va pouvoir épingler son expérience de psychiatre sur celle du fou.
Possibilité d’avoir accès par procuration à quelque chose de
précieux : la faculté de voir, de dire, de faire la loi à la folie.
6) D'origine haïtienne, vous vivez à Montréal depuis l’enfance. En
tant que québécois d'origine haïtienne, avez-vous vécu le séisme comme
un traumatisme? Ce désastre influence-t-il votre propre parole
poétique?
Je vous renvoie tout d’abord à mon article publié à la une du Devoir
le 23 janvier 2010 : La failleau jardin de plantains. Ensuite,
j’ajoute que les nombreux patients d’origine haïtienne rapatriés au
Québec que j’ai soignés, depuis le 12 janvier pour état de stress post-
traumatique et dépression psychotique, me font conclure que la
souffrance nous est commune avec les êtres qui nous ressemblent par la
langue.
J’étais en train de rédiger depuis plusieurs mois un manuscrit de
poésie intitulé Gaïac, bois légendaire très dur, utilisé en
ébénisterie, médecine, bijouterie, sculpture, parfumerie… Quand j’
appris que le gaïac faisait l’objet d’une légende amérindienne sur
l’origine des tremblements de terre, cette coïncidence m’a ému. Ce
signe m’a permis de décentrer le livre vers une conscience littéraire
encore plus forte de l’intime. Chaque mot en son magnétisme végétal,
même exotique, porte vers autrui.
6) Devrait-il y a voir un devoir de pudeur, de réserve face aux
tragédies? (je pense ici notamment à la récente controverse au sujet
du livre de Yannick Haenel à propos du résistant polonais Jan Karski,
qui posait la question du droit des romanciers d'interpréter et de
transformer l'histoire)
Les tragédies sont souvent des tentatives de désaxer le langage,
d’abolir la présence. Illusoire, aléatoire, la parole devient élégie
de la violence. Conscient du scandale que pourrait causer l’évocation
poétique du désastre, au poète il reste «l’honnêteté du silence
» (Wittgenstein).
Joël Des Rosiers interviewé par Assia Kettani
Journal Le Devoir
Édition du samedi 1 / dimanche 2 mai 2010
La conférence aura lieu le mercredi 12 mai à 9h00
UdM Pavillon Marie Victorin (M-V) A-415
http://www.acfas.net/programme/c_78_301.html
Sessions
Mercredi 12 mai 2010
État de la francophonie au XXIe siècle
09:00 - 10:45
Marie-Victorin(MV)-A415
Type : orale
Présidence/animation : Mounia BENALIL, Université de Montréal
Communications
09:15
Jean-Louis ROY, Université de Montréal
Culturelle par essence et politique par nécessité, la francophonie au
XXIe siècle
09:45
Joël DES ROSIERS, CH Piere Le-Gardeur
Poésie du désastre / Désastre de la poésie (Afficher le resumé)