La métaphore du voyageur ami évoquait ainsi la « spiritualité unique » qui
peut encore recycler la vie d'Haïti dans le droit chemin de l'idéal de
justice et de liberté qui est à l'origine de son équipée nationale. Après la
débâcle de Duvalier fils en 1986, n'a-t-on pas vu un homme de grand charisme
faire un usage populaire fécond de ce silo spirituel ? Le mouvement Lavalas
de M. Jean-Bertrand Aristide réussit, en effet, à s'entourer du premier
personnel politique démocrate de l'histoire haïtienne. De multiples preuves
de maturité civique devaient alors l'emporter sur des dérapages populistes.
Des élections libres eurent lieu dans les décombres de trente ans de
barbarie. Les conditions paraissaient réunies pour une vraie «
démacoutisation » des institutions et des mentalités. Le processus
démocratique était si fortement enclenché que les militaires putschistes de
1991, après l'avoir sauvagement interrompu par un coup d'Etat, échouèrent à
éviter le retour au pouvoir du président démocratiquement élu. Trois ans
après un exil forcé aux Etats-Unis, M. Jean-Bertrand Aristide était restitué
à ses fonctions présidentielles.
Il y a lieu de s'interroger avec rigueur sur les circonstances
exceptionnelles qui ont marqué la restauration de 1994. J'y vois une
occasion historique que l'ensemble de la classe politique, au-delà des
clivages idéologiques, n'aurait jamais dû laisser partir en fumée. Cette
année-là, Haïti est passée tout près d'un retournement décisif de sa
tragédie. Pour la première fois de son histoire, le pays sortait de son
isolement diplomatique, la sorte de mise en quarantaine de sécurité que le
concert des nations civilisées imposa à la « révolution nègre » de
Saint-Domingue. Le tête-à-tête dramatique d'un petit Etat - pauvre et «
noir » - avec le super-Etat - impérial et « blanc » - cédait de manière
inespérée la place à une approche multinationale du drame haïtien. Notre
chaos cessait d'être présenté comme une triviale affaire d'arrière-cour
coloniale entre « une étroite république nègre de la Caraïbe » et le géant
empire nord-américain.
Un débat au grand jour soumettait le cas d'Haïti à l'examen des Etats
membres des Nations unies. Dans ce forum démocratique, notre malheur était
étalé dans tous les sens. Il était également montré sous toutes les coutures
dans les principaux journaux et sur les écrans de télévision de la planète.
Haïti bénéficiait soudain de la compréhension, voire de la sympathie, de l'
opinion publique mondiale. Une panoplie d'atouts politiques, culturels,
moraux, matériels apparaissaient à son horizon. Elle allait pouvoir compter
sur une aide financière évaluée à plusieurs centaines de millions de
dollars.
Pour rétablir M. Aristide dans ses droits de président élu, il fallait
déloger par la force la junte délinquante du général Raoul Cédras. Les
Nations unies confièrent aux Etats-unis du président William Clinton le
mandat d'intervenir militairement en Haïti. Etait-ce le spectre des années d
'occupation yankee (1915-1934) qui rappliquait ? A l'inverse d'une nouvelle
expédition coloniale, l'intervention américaine de 1994 était l'une des
premières applications bénéfiques du droit d'ingérence humanitaire encore
balbutiant dans les relations internationales. Une décision du Conseil de
sécurité apportait à un peuple en danger l'assistance des Nations unies.
Dans un cadre de légalité onusienne (que renforçait le système juridique
régional de l'Organisation des Etats américains - OEA), l'administration
Clinton était investie de la mission d'aider M. Aristide, le président
légitime d'Haïti, à gérer démocratiquement l'« après-Cédras ». M. Aristide
promit de tout mettre en ouvre pour rassembler avec le parti Lavalas les
forces vives de la nation au service de l'Etat de droit et de démocratie
dont elle est en quête depuis ses premiers pas glorieux et incertains de
1804.
Cela se passait dans l'après-guerre froide, juste au moment où l'on
commençait partout à sentir la nécessité d'inventer un nouveau contrat
social, mondial cette fois, pour corriger et redresser les multiples formes
de dérèglement de la globalisation. Dans l'après-communisme, la mise en
route d'une société civile planétaire permettrait à la communauté des
Etats-nations de relever les défis mondialisés de l'économie de marché. L'
abc de la civilité démocratique, propulsée intelligemment à l'échelle du
monde, offrirait un horizon d'espoir, en tout premier lieu aux sociétés en
crise décoloniale gravissime, comme c'est l'état chronique d'Haïti depuis
deux cents ans.
La double autorité juridico-militaire des Etats-Unis et de l'ONU - en
étroite coopération avec un réveil démocratique haïtien - créerait les
conditions d'une administration pluraliste capable de résoudre les
dramatiques problèmes de droit, de civisme et de développement. En
remplacement de la forme paternaliste de tutelle prévue depuis 1945 dans la
Charte des Nations unies, un nouveau régime onusien d'intergouvernance
construirait avec Haïti un projet-pilote conforme à l'abandon substantiel
des souverainetés nationales que la mondialisation porte irrésistiblement à
l'ordre du jour de l'évolution des sociétés et des civilisations du XXIe
siècle.
Au lieu de bondir comme un seul patriote sur l'occasion inespérée offerte
par les Nations unies, avec l'aval militaire et politique de la Maison
Blanche, les Haïtiens, selon une tradition vieille de deux siècles, se sont
émiettés en millions d'interprétations différentes de leur tragédie. Tout à
nos haines fratricides, à nos haïtiâneries de proie, nous aurons manqué le
rendez-vous historique de 1994, en livrant les chances d'émancipation du
pays aux ornières de l'incompréhension suicidaire de soi.
Haut niveau de résistance culturelle
Les années-Aristide de l'après-Papa Doc auront ainsi réussi à faire des «
tuteurs multinationaux onusiens » - débarqués en amis ou en alliés de bonne
volonté - des témoins effarés et très vite découragés par nos gesticulations
autodestructrices. La preuve la plus flagrante du catastrophique
autobousillage de nos atouts est là : une décennie après l'
internationalisation du drame d'Haïti, l'aide financière considérable
décidée en faveur de sa solution - à défaut d'interlocuteurs unis, résolus,
compétents et fiables - est restée gelée dans les coffres de puissantes
institutions bancaires [4].
La proclamation d'indépendance de 1804 est aujourd'hui immobilisée dans un
désert de sens et de valeur : le peuple des Amériques qui est le premier
parmi les Noirs du continent à s'être soulevé victorieusement contre les
abominations esclavagistes, pour ses deux cents ans de vie absurdement
pseudo-nationale, offre le spectacle désolant d'un mini-Etat-zombie à l'
abandon : le peuple haïtien barbote dans les décharges publiques de l'
histoire, aux prises avec tous les malheurs du monde [5].
Haïti a donc le devoir sacré d'inverser la symbolique de sa résistance à l'
oppression que la problématique « raciale » de la plantation a truquée. L'
indépendance est vécue comme une victoire militaire et politique plus «
raciale » que nationale. Un peuple caribéen, de souche africaine et
française, aura fantastiquement métissé sa charte constitutionnelle, ses
idées du droit et de la civilité, à partir de concepts « sociaux » et
religieux amalgamés, sur des fondements anthropologiques et ontologiques qui
devaient se révéler absolument faux, mensongers, fantasmagoriques. L'
omniprésence dans les mentalités haïtiennes des options de la prétendue «
race », et de l'improbable religion, devait occuper dans la société les
rôles qui reviennent à l'Etat, au droit, à la laïcisation du savoir et des
comportements, comme aux libres initiatives de l'économie marchande. Tout l'
héritage politique de libération d'Haïti s'est ainsi congelé jusqu'à 2004
dans une figure tragiquement légendaire :
première république noire des Temps modernes, berceau historique de la
négritude, qui a continué, jusqu'au « prophétisme » défaillant du président
Aristide, à conditionner négativement l'idée que les Haïtiens se font d'
eux-mêmes.
Le double naufrage des opérations « Restore Democracy » et «
Aristide-Lavalas » (1994, 2004) met les Haïtiens en demeure « de vouloir et
de réussir quelque chose d'impossible contre le Sort, contre l'Histoire,
contre la Nature ! ». L'injonction qui nous a été faite un jour dans le
théâtre élisabéthain d'Aimé Césaire est plus que jamais d'actualité à nos
portes. Elle exige une responsabilité haïtienne de ce qui nous est arrivé,
en vue de la refondation civique de l'ensemble de nos ressorts
psychologiques et sociaux. Il est temps de s'arc-bouter stoïquement à la
mobilisation des silos d'intelligence, de savoir-faire, de sagesse, de foi
consensuelle en un peuple dont la force de création a fait ses preuves à
travers les données vitales de sa tragédie même. En effet, peu de terroirs
de la planète, confrontés deux siècles durant à des erreurs tragiques, à des
vicissitudes spectaculaires, sont parvenus, comme ceux de l'île d'Haïti, à
maintenir un haut niveau de résistance culturelle au lourd héritage de l'
esclavage et de la colonisation, dans le même temps où ils échouaient
totalement à organiser les institutions de la modernité républicaine et
démocratique.
Institutionnellement parlant, « la nation haïtienne n'a pas pris » (Claude
Moïse [6]) ; « Haïti n'existe pas » (Christophe Wargny [7]), tandis que la
juridiction onirique qui conditionne ses structures imaginaires devait, au
XXe siècle, déboucher sur une culture d'une éclatante viabilité. La culture
haïtienne n'a pas connu la panne, l'arrêt pathologique de fonctionnement,
qui aura été le sort de l'Etat, du droit et de la justice. Du point de vue
culturel, Haïti serait plutôt l'inverse du pays le plus démuni de l'
hémisphère occidental.
Malgré le chaos politique et social, toujours prédominant sur les
aspirations démocratiques, on a affaire, dans les arts et la littérature, à
une heureuse transmutation esthétique des échelles du malheur quotidien. Les
divers courants de ce « réel merveilleux haïtien » ont marqué, aux yeux du
monde entier, l'éblouissante révolution plastique des années 1950, de même
que les productions musicales et littéraires de plusieurs générations d'
artistes. Des talents de peintres, de musiciens, de poètes et d'écrivains de
premier ordre permettent aux créations de supporter la comparaison avec les
triomphes les plus indiscutables de l'art mondial.
Faisant admirablement fi des rhétoriques d'imitation académique des modèles
importés, en riposte à l'expérience atrocement « raciale » de l'époque de la
plantation, les créateurs haïtiens ont couru avec éclat l'aventure de la
souffrance sans fin, ainsi que l'ivresse solaire de vivre qui tente de la
sublimer - sur un bout de terre illuminé au-dedans de sa solitude « d'Etat
sans nation... et de société sans Etat » (Régis Debray).
Sans pétrole ni diamant, Haïti sera-t-elle capable de se réveiller à une
nouvelle donne de son histoire ? Saisie à la gorge par l'illusion
Aristide-Lavalas, partie en fumée, Haïti est-elle prête à engager son peuple
martyr, sa seule richesse naturelle, son précieux matériau humain, dans une
remontée jamais vue ?
Ayant manqué le train de l'Etat-nation, seul le TGV de la mondialisation
citoyenne à la française a des chances de s'arrêter pour offrir aux Haïtiens
la possibilité du premier voyage démocratique de leur histoire. La tentative
d'universalisation des droits de l'homme, tentée en 1801 par Toussaint
Louverture, et méprisée par Napoléon Bonaparte, est en mesure de rejoindre,
en toute confiance, une France qui a cessé de mesurer le monde à la seule
échelle de ses mythes hexagonaux. Au moment où elle a fait sienne la
construction européenne, elle tient également la mondialisation pour sa
nouvelle heure de vérité.
La haine semée jadis par le système colonial n'a contaminé ni la langue ni
les conceptions et les pratiques françaises de la vie en société. Elles font
partie des valeurs universalisantes, c'est-à-dire l'oxygène dont a besoin
absolument la globalisation, pour éviter les dangers de mort d'un casino
planétaire. L'espérance des Haïtiens du XXIe siècle peut trouver un nouveau
souffle dans l'espérance de toute la francophonie. Cette bouffée d'optimisme
m'est venue de la lecture du rapport que Régis Debray, à la tête d'un comité
de réflexion, a adressé récemment au ministre français des affaires
étrangères.
En effet, Haïti et la France [8] appelle le peuple haïtien à se dépasser
dans tous les domaines, avec l'amitié de la France à ses côtés, pour
renaître à lui-même et sortir enfin en triomphe de son surplace existentiel.
L'envie m'a pris de placer mon espoir d'écrivain franco-haïtien dans la mise
en ouvre des mesures opportunes que Debray a proposées aux autorités de ma
patrie d'adoption pour le « salut » de ma terre d'origine.
L'ex-président Jean-Bertrand Aristide porte une lourde responsabilité dans
la crise qui a secoué Haïti. Mais l'alliance implicite entre l'opposition -
la Plate-forme démocratique - et les forces paramilitaires liées à la
dictature de M. Raoul Cédras (1991-1994) laisse mal augurer de l'avenir. D'
autant que les conditions dans lesquelles a été évincé, le 29 février, le
président élu apparentent l'opération menée par les Etats-Unis, avec la
collaboration de la France, à un coup d'Etat.
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NOTES:
[1] Forteresse construite par le roi Henri Christophe pour défendre le
territoire du Nord contre un éventuel retour des Français dans l'île.
[2] Bossale : part de l'héritage africain qui aurait échappé au processus de
créolité (métissage afro-français) propre à la culture d'Haïti.
[3] Baron-Samedi : dieu maléfique du vaudou symbolisé par une grande
croix...
[4] Lire Paul Farmer, « Haïti, l'embargo et la typhoïde », Le Monde
diplomatique, juillet 2003.
[5] Lire André Linard, « Triste bicentenaire en Haïti », Le Monde
diplomatique, février 2004.
[6] Claude Moïse, La Croix et la Bannière : la difficile normalisation
démocratique en Haïti, Cidhica, Montréal, 2002.
[7] Christophe Wargny, Haïti n'existe pas, Autrement, Paris, 2004.
[8] Haïti et la France, éditions La Table ronde, Paris, 2004.
"Annette" <len.a...@sympatico.ca> a écrit dans le message de
news:0HZwc.11657$sS2.4...@news20.bellglobal.com...
Cher Mr. Depestre,
Il vous a été donné d'écrire de fort belles choses. Des choses que beaucoup
ont gouté. Je suis de ceux-la que votre prose a enivré.
Mais aujourd'hui, votre plume s'égare.
Dans vos cris du coeur nés d'une nature généreuse et gauchisante, votre
plume reprend, sans les questionner, les "axiomes" souvent, ou
continuellement, répétés dans la presse.
Vous enfoncez à coups de massue dans la conscience collective l'épieu de la
prétendue iniquité des forces armées d'Haïti. Un peu encore, et je vous
entendrais répéter après Aristide le mythe des 32 ou 33 coups d'état de
l'Armée d'Haïti.
Avez vous vécu en Haiti pendant la période du coup d'état? Si oui, ou?
Avez vous eu à souffrir de "père Lebrun" durant la période d'éxil de Jean
Bertrand Aristide?
Avez vous manqué de vous réunir en grande pompe avec vos acolytes
lavalassiens pour préparer le retour du "messie" durant les années d'exil
d'Aristide?
Les journaux pro Aristide n'ont ils pas circulé en toute quiétude sur le
territoire national durant les années d'exil d'Aristide?
Ne vous en prenez plus, je vous en prie aux Forces Armées d'Haïti, victimes
des intentions demilitarisantes des USA.
Je ne vous compte pas au nombre des thuriféraires de Washington, mais vous
leur donnez plus qu'ils n'en demandent.
Notre passé est turbulent. Sans doute. Comment en aurait il été autrement,
si loin de Dieu et si pres des Etats Unis d'Amérique du Nord?
Vilbrun Guillaume Sam, vous connaissez? C'est des États Unis mêmes que vint
le "conseil" de se saisir de trois cents otages de bonne famille pour
"éviter les turbulences". Quand ces otages furent passés par les armes, les
États Unis versèrent des larmes sur le cadavre de Vilbrun et aucune sur les
trois cents victimes innocentes de leur politique.
Je suis las de tous ceux qui répètent à satiété combien notre pays est
turbulent.
Et la France? Et la Commune? et Mai 68? Et le Petit Clamart? Et les
alternances gauche-droite?
Et l'Allemagne? Ou est le Kaiser? Et Hitler? Et l'Allemagne de l'Est?
Et l'Espagne? où est Franco? Et l'ETA? Et pourquoi toutes ces langues?
Et la Grèce?
Et la Russie?
Et la Guerre Civile Américaine?
Et l'Italie, bon sang?
Sans doute, nous n'avons aucun intérêt à chercher noise à la France. Mais
nous n'avons non plus aucune raison de lui garder une reconnaissance
éperdue. Certes nous devons avoir avec elle des relations cordiales, comme
il convient entre parents, car nous sommes parents, finalement.
Mais nous n'avons aucune raison de battre notre coulpe.
Au fond, eu égard à l'inimitié universelle que la naissance d'Haïti a
suscité parmi les nations esclavagistes, nous devrions être fiers d'avoir
survécu deux cents ans à leur hostilité.
Cher Mr. Dépestre, ce sont les dirigeants que nous ont imposé et réimposé
les autres, ce sont les dirigeants qu'ils nous imposent qui font d'Haïti ce
qu'elle est.
Pourquoi Antênor Firmin n'a t'il pas été président d'Haïti?
Pourquoi Rosalvo Bobo ne l'a t'il pas été?
Pourquoi Déjoie ne l'a t'il pas été?
Pourquoi nous a t-on réimposé Aristide?
Pensez y.
Dirigez votre prose à exhorter les nations que votre plume pourrait charmer
afin qu'elles nous laissent débattre entre nous notre avenir politique.
Notre avenir tout court.
Ni la France ni les États Unis n'ont eu à voir avec le départ d'Aristide.
C'est la Nation haïtienne qui l'a décidé,
ENVERS ET CONTRE TOUS.
Bien à vous.
Carl Denis
Annette <len.a...@sympatico.ca> wrote in message
news:0HZwc.11657$sS2.4...@news20.bellglobal.com...