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Bellerive au Canada : succès pour un Premier ministre piégé
Par Nancy ROC
Le Premier ministre haïtien Jean-Max Bellerive est arrivé lundi
dernier à Ottawa, dans le cadre d’une tournée de séances de travail
tant avec les autorités canadiennes que québécoises. Accompagné d’une
délégation composée principalement de son ministre des Affaires
étrangères, Mme Marie-Michèle Rey, du ministre de la Justice et de la
Sécurité publique, M. Paul Denis, le Premier ministre s’est entretenu
avec ses interlocuteurs des relations haïtiano-canadiennes dans le
contexte du partenariat entre les deux pays. Rappelons qu’Haïti est le
premier bénéficiaire de l’aide canadienne au développement dans les
Amériques.
Le mercredi 16 décembre, M. Bellerive était l’invité d’honneur du
Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM), un
organisme privé sans but lucratif et non partisan. Le CORIM a été
fondé à Montréal en 1985 par le professeur Louis Sabourin et son
premier président a été l’honorable Gérard Pelletier. Le CORIM a pour
mission de favoriser une plus grande connaissance des affaires
internationales et de susciter par des événements et des partenariats
une collaboration plus étroite entre les divers milieux montréalais
intéressés aux questions internationales.
Mercredi dernier, de 17h30 à 19h, M. Bellerive a été le conférencier
principal du CORIM à l’Hôtel Omni de Montréal. Le maire de la Ville,
M. Gérard Tremblay, le personnel des missions diplomatiques et
consulaires haïtiennes accréditées au Canada, des membres de la
coopération canadienne et de nombreux membres de la communauté
haïtienne de Montréal étaient au rendez-vous dans le Salon des Saisons
de l’hôtel.
Premier constat : l’absence remarquée du ministre de la Justice et de
la Sécurité publique, M. Paul Denis et du ministre des Affaires
étrangères, Mme Marie-Michèle Rey. Selon des informations que nous
avons pu recueillir auprès du personnel consulaire haïtien de
Montréal, ces derniers étaient repartis le matin même pour Haïti.
Grande déception pour la communauté haïtienne présente qui attendait
le ministre Paul Denis de pied ferme.
Deuxième constat : un intérêt certain de la communauté haïtienne de
Montréal et de la Coopération québécoise pour la situation qui prévaut
en Haïti. La salle était en effet remplie et le public a attendu plus
d’une heure avant que le Directeur du CORIM, M. Pierre Lemonde, s’y
soit finalement introduit pour présenter le cadre de cette conférence
intitulée tout simplement « Les relations Haïti-Canada ». Le
conférencier principal, le Premier ministre haïtien, a été présenté
par Mme Marie Nathalie Menos-Gissel, Ministre-conseiller et Chargé
d’affaires a.i. à l’Ambassade d’Haïti à Ottawa.
D’entrée de jeu, M. Bellerive a expliqué qu’il était venu pour des
«consultations élargies ». Selon le Premier ministre, ces dernières
avaient comme principal objectif de faire le bilan des avancées de la
coopération haïtiano-canadienne. « Les rapports que nous avons en
général en coopération sont extrêmement techniques, teintés de
considération politique autant que de méfiance et de suspicion », a-t-
il déclaré d’entrée de jeu. « Toutefois, sans utiliser de grandes
phrases, ici j’ai presque senti de l’affection. En général, tout ce
qui vient d’Haïti est forcément dénigré, à commencer par le
Gouvernement, parce que par définition nous sommes des voleurs et des
incapables », a-t-il ajouté en avouant qu’il n’est pas toujours facile
de gérer cette image. «Ainsi, il est rafraîchissant de s’asseoir avec
des partenaires avec qui l’on ressent un certain climat de confiance
essentiellement basé sur le dialogue», a déclaré le Premier ministre
pour caractériser les relations de coopération entre Haïti et le
Canada. « Je dois dire que si je n’ai pas trouvé ce que j’attendais à
Washington, je l’ai trouvé à Ottawa », a lancé le Premier ministre,
chaudement applaudi par le public présent. Signalons que, lors de
cette tournée canadienne, M. Bellerive a été, selon ses dires, reçu
par le Premier ministre canadien, M. Stephen Harper, les ministres des
Affaires étrangères, de la Coopération, le Maire de Montréal, M.
Gérald Tremblay, en l’absence du Premier ministre du Québec, M. Jean
Charest etc. Au lendemain de cette conférence au CORIM, il devait
rencontrer la Gouverneure Générale du Canada, l’Honorable Michaëlle
Jean.
En ce qui concerne le projet de Stratégie nationale de croissance et
de réduction de la pauvreté (DSNCRP), M. Bellerive a avoué qu’il
arrivait à sa fin et qu’il faudrait bientôt y apporter de profonds
changements. Pour le Premier ministre haïtien, la coopération
canadienne et québécoise a largement contribué à « construire une
idéologie de l’administration haïtienne à travers un travail en commun
» qui peut, selon lui, encourager les Québécois d’origine haïtienne à
participer plus activement à la construction d’Haïti même s’il
reconnaît qu’il n’a pas encore pu constater une réelle organisation de
la diaspora haïtienne au Canada et au Québec pour ce faire.
Un Premier ministre désemparé
Pour le Premier ministre, aujourd’hui, le plus important est de
contribuer à changer l’image d’Haïti. Selon lui, la diaspora
haïtienne, largement composée par une classe moyenne qui a dû s’exiler
pour différentes raisons, a son rôle à jouer dans cette
transformation. « Il faut changer l’image d’Haïti à partir de l’État
haïtien », a lancé M. Bellerive. Pour ce faire, il faut donc «
réinstaurer la confiance entre Haïti et ses concitoyens autant que ses
partenaires internationaux », a-t-il prôné. Mais comment le faire
lorsque ce même État est en train d’organiser des « élections-
sélections en kidnappant le processus électoral », avons-nous demandé
au Premier ministre. Comment va-t-il assumer la responsabilité de ces
prochaines élections ? «Je n’ai rien d’un révolutionnaire. Seuls les
révolutionnaires pensent changer les choses de l’extérieur. Moi je
pense que pour changer les choses, il faut le faire de l’intérieur. Je
sais que je vais devoir assumer des choses que je n’ai pas faites. Je
vais assumer les conséquences des inconséquences des Haïtiens », nous
a-t-il répondu. Même du Président de la République? « Bien entendu car
en acceptant d’être Premier ministre, il faut accepter d’être un
fusible », a reconnu M. Bellerive. Nous lui avons aussi demandé
comment un homme qualifié de « survivant » de différents gouvernements
conçoit-il sa carrière après les élections présidentielles de 2010. «
J’ai été éduqué pour servir mon pays et je n’ai pas d’agenda après le
court temps que je passerai à la Villa d’Accueil. Je veux servir mon
pays, c’est difficile mais c’est ainsi que mon père m’a éduqué », a-t-
il avoué. Quant aux audits sur les 197 millions de dollars qui ont
contribué à la chute du gouvernement de Mme Duvivier Pierre-Louis, M.
Bellerive a expliqué que tout avait été mis à la disposition de la
Cour Supérieure des Comptes qui disposait tant d’une salle de réunion
à la Villa d’Accueil que de tous les documents relatifs audit
dossier.
Bellerive a répondu à plusieurs autres questions avec pragmatisme,
honnêteté et compétence. Mais il était visiblement désemparé par son
impuissance à changer les choses. À nos yeux, comme nous l’avons dit à
sa nomination, il est clair que «cet homme de bien », comme on dit
chez nous, sera certainement sacrifié sur l’autel des ambitions
prévaliennes.
Par Nancy Roc
LE MATIN vendredi 18 décembre 2009