Anthony Barbier
De l’humanisation d’un peuple
Souvent nous apprenons et régurgitons des concepts, des mots, des
idées sans vraiment nous arrêter un moment pour comprendre puis
remettre en question ces notions et préjugés acquis sur les bancs de
l’école ou dans les paroisses du cyberespace. Par exemple, nous
répétons ad nauseum: la nation. Et pourtant cela n’a aucun sens. Haïti
se compose plutôt de deux nations, l’une marginalisée et déshumanisée
pendant deux siècles par l’autre, cette minorité qui a remplacé le
colon. Une situation aussi abjecte constitue cependant une opportunité
pour l’émergence d’une force politique qui sait l’exploiter et
réunifier ces deux nations dans une même stratégie de développement
socioéconomique.
Une situation abjecte
A-t-on une seule et même nation quand les illettrés, les marchandes,
les bonnes, les « restavek », etc., sont des citoyens et citoyennes de
second ordre, qui ne connaissent même pas l’histoire de leur pays, qui
n’ont aucune idée de l’importance de la geste héroïque de 1804, des
idéaux révolutionnaires?
Le passé qui fait la nation s’apprend sur les bancs de l’école, dans
les livres d’histoire, l’instruction civique, etc., non à travers les
slogans creux et abstraits. Hormis son passé de misères, le fardeau de
désespoirs accumulés depuis des générations, ce peuple ostracisé dont
je parle n’a pas d’héritage, puisqu’il ne le connaît pas. Il n’a pas
de patrie puisqu’il n’a ni passé ni futur.
Par contre, la minorité connaît ce passé et s’enorgueillit souvent.
Elle lance ses slogans, ses pétitions, ses cris de guerre quand ses
intérêts sont menacés. Une fois la menace estompée, il s’agit de
business as usual. Alors, le peuple qu’on avait mis dans les rues,
avec le faux espoir de lendemains communs et meilleurs, rentre
paisiblement au bercail, confus dans sa déception.
Dans une conférence à la Sorbonne, le 11 mars 1882, Ernest Renan
déclarera: « Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté
commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble,
vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être
un peuple ». Le peuple qui n’a jamais connu ou appris son passé ne
peut le partager, car ce passé est pratiquement celui des autres, des
lettrés, des érudits.
Le passé et l’avenir
Renan nous enseigne qu’une « nation est une âme, un principe
spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent
cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre
dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de
souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre
ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a
reçu indivis…La nation, comme l’individu, est l’aboutissant d’un long
passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements ».
« Le désir de vivre ensemble? » Mais pas du tout! Puisque les États-
Unis n’ont qu’à fermer les yeux sur la mer des Caraïbes pour que des
embarcations de fortune ne déversent les Haïtiens par millions sur les
côtes de Floride. « Le désir de vivre ensemble» quand les élites
gardent les masses dans l’obscurité depuis deux cents ans?
« La volonté à faire valoir l’héritage reçu? » Mais la majorité n’a
aucune idée de cet héritage, de son sens. Comment faire valoir ce
qu’on ignore ? Répéter « papa Dessalines » ne signifie pas comprendre
l’héritage. Encore moins déposer une pétition pour le départ de la
Minustah au pied de la statue du Pont-Rouge.
Effort politique
C’est cet état de choses qu’un leader mal éclairé comme Jean-Bertrand
Aristide a su exploiter à son profit personnel, mais toujours au
détriment des masses.
Aucun « isme » politique ou idéologique ne peut changer un pays.
Capitalisme, socialisme, municipalisme, kounbitisme, tribalisme, etc.
Qu’on soit à gauche ou à droite, il n’y a pas de recette magique sans
la volonté politique de changer la vie en Haïti, c’est-à-dire sans la
volonté de poser le problème des masses de manière systématique.
C’est pourquoi l’heure requiert une société civile, c’est-à-dire des
organisations qui s’engagent à lutter pour l’émancipation des masses.
Des partis politiques modernes où l’on vit la culture d’exécution et
la démocratie, des partis qui ne seront plus la chasse gardée d’un
leader inamovible et omniscient. Ce pays crie pour une société civile
et des partis politiques qui rendront à ce peuple son « passé, un
héritage de gloire et de regrets à partager…» Et proposeront « dans
l’avenir un même programme à réaliser... »
L’héritage d’un peuple est ce lieu commun où devrait se greffer tout
projet d’avenir patriotique. Le peuple haïtien est sans repère pour le
changement, et c’est pourquoi il est vulnérable aux desseins
malhonnêtes de nos politiciens et de nos soi-disant élites. À
l’héritage de 1804, ceux-ci n’ont cessé de substituer un autre repère
dont les dimensions majeures sont l’épiderme, la haine des autres, et
le déchoukaj ou justice populaire, et bien entendu le temps qui
solidifie tout.
Pourtant, il faut façonner un avenir commun, impératif de survie !
Moyens vers cette finalité
Quand une société implose, cela crée une urgence de survie. La société
fait appel à ce moment à ses meilleures têtes. Cependant, dans le cas
d’Haïti, ce n’est pas la société qui décide à présent de faire ce
choix, c’est plutôt la Minustah et les forces qu’elle représente au
pays. La transformation que l’étranger propose se fait comme il
l’entend, c’est-à-dire avec les hommes qu’il choisit ou qu’il permet
de choisir.
On doit alors ou bien prier le Bon Dieu pour qu’après la Minustah, les
Haïtiens redeviennent sages et régurgitent les comportements appris et
les instincts enregistrés. Ou bien la société civile assumera ses
responsabilités dans leur intégralité pour négocier ensemble un avenir
commun par dessein.
Tendre la main à l’autre nation marginalisée et méprisée pour la
ramener dans l’humanité, telle est la mission difficile mais
indispensable pour la renaissance d’Haïti. C’est dans ce sens
magnifiquement exprimé par Ernest Renan que je parle de transformation
nationale. La déshumanisation des masses est réversible, leur
humanisation impérative et incontournable pour qu’Haïti rejoigne enfin
le concert des nations unies, culturellement et économiquement
fécondes.