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Haiti-- Politique-- BARBIER-- Sortir du gouffre

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Annette

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Dec 18, 2009, 8:32:45 AM12/18/09
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Copie d'un message reçu :
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Une réflexion d'Anthony Barbier.

Fructueuse lecture.

A*
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Sortir du Gouffre
Au sens propre un gouffre désigne généralement une cavité dont
l'entrée s'ouvre dans le sol (par opposition à une caverne ou une
grotte, dont l'entrée s'ouvre dans une paroi). Au sens figuré, le
gouffre suggère l’idée d’un lieu, d’un phénomène ou d’une chose qui
entraîne la disparition brutale de tout ce qui peut y être précipité.
Et, dans l'imagerie populaire ou enfantine, un gouffre est un lieu
effrayant et dangereux, d'où peuvent surgir toutes sortes de choses
horribles et dans lequel toute chose peut disparaître à jamais.
(Encyclopédie Wikipédia ; www.wikipedia.org)
J’ai longtemps utilisé la métaphore de la mutation pour chercher à
comprendre la situation d’Haïti soumise depuis le tournant des années
80 à un processus assez inconfortable de décomposition accélérée et de
recomposition aléatoire des principales institutions du pays, qu’il
s’agisse de l’Eglise, de l’Armée, de l’Ecole ou des institutions
publiques qui servaient à entretenir ce que le professeur Marcel
Gilbert aimait appeler la « classe du pouvoir d’Etat ». Ce « bloc au
pouvoir » constitué et mis en place depuis Vincent autour de l’Armée
et de l’Église catholique pour gérer l’après occupation (première
version) n’a jamais pu vraiment faire face aux défis de la
globalisation. Celle-ci s’est déployée et continue à se déployer dans
le contexte d’une formule de modernité inconciliable avec les
stratégies de marronnage des élites au pouvoir. Et, à force de
marronner avec les mutations en œuvre au triple niveau de l’Etat, de
l’économie et de la culture, ces élites ont fini par conduire le pays
dans un tourbillon où personne ou presque, ne sait « Que faire ? »
selon la vieille formule du vieux camarade.
Aujourd’hui, c’est bien la métaphore du gouffre qui correspond à la
situation haïtienne où nous vivons des temps plutôt difficiles. Temps
d’effacements, de disparitions des formes et des structures, mais
surtout des valeurs et des repères dans un contexte où la corruption
et la trahison sont érigées en système contre les convictions
politiques et le respect du bien public ; temps de banalisation des
discours, des plus communs comme des plus savants ; Temps de ruines
économiques et sociales, individuelles et collectives. Temps de fin de
règne où l’on découvre surtout des raisons d’incertitude. Mais par-
dessus tout, temps de bilans et perspectives pour l’ensemble des
forces politiques et sociales : Bien sûr pour le Président Préval dont
le mandat constitutionnel arrive à terme dans environ 15 mois ; pour
aussi ces vieilles familles oligarchiques qui ont tout pillé en
s’appuyant sur la corruption des autocrates, dictateurs et apprentis
dictateurs de Vincent à Préval, mais qui n’ont aujourd’hui que des
entreprises en ruines à laisser à leurs héritiers ; enfin pour les
différentes fractions de la gauche haïtienne qui ont conduit ou
participé à la conduite des affaires de l’Etat, sous le leadership
d’un populisme néo anarchique visant explicitement à détruire le tissu
institutionnel du pays déjà faible au triple niveau de l’Etat, de
l’économie et de la culture.
Pourrons-nous sortir du gouffre ?
Je pose cette question sans aucune prétention quant à « la » réponse à
y apporter. Mais je souhaite contribuer à cette réponse à travers une
série de textes qui analysent les stratégies des différents acteurs
nationaux et internationaux en insistant sur la nature et l’impact de
ces stratégies sur ce qu’il nous reste encore de pays et de vie
collective. Je parts de l’hypothèse que pour sortir du gouffre il nous
faut changer de paradigme. En prenant quelques précautions théoriques
et méthodologiques ne fut-ce que pour préciser de quoi je parle et
d’où j’en parle, je commencerai dans ce premier texte par situer
globalement le paradigme que nous devons dépasser. Je suggérerai pour
finir quelques pistes d’action en tenant compte des enjeux de la
conjoncture. Le pays étant rivé à la survie, le présent servira de
trame de fond, mais pour envisager l’avenir, nous devrons prendre
distance pour regarder loin, devant nous et derrière nous.

Pour sortir du gouffre il faut changer de paradigme
Paradigme = Vision du monde partagé par une communauté, en particulier
par les élites de cette communauté (intellectuels, scientifiques,
hommes politiques, entrepreneurs, cadres et professionnels) et qui
sert à poser et résoudre les problèmes que vit cette communauté à un
moment donné de son histoire.
Remarques
1) Je parle « d’élite » qui est une catégorie fonctionnelle renvoyant
aux positions de pouvoir plutôt que de « classe sociale » qui est une
catégorie structurelle renvoyant aux rapports sociaux de production.
Car un paradigme n’est pas une idéologie dominante, mais une approche
pratique découlant de et mobilisant des découvertes scientifiques ou
des faits avérés pour poser et résoudre les problèmes d’une communauté
à un moment donné de son histoire .
2) Ce sont les élites qui donnent forme, configurent et font partager
la Vision du monde au reste de la population, mais ces élites elles-
mêmes ne la partagent pas au même niveau, ni pour les mêmes intérêts.
Ex. : La Constitution de 1987 exprime une vision anti dictatoriale de
la société. Elle a reçu une large adhésion aussi bien au sein des
élites qu’au sein des masses haïtiennes. Et cela, au-delà des clivages
idéologiques et politiques. Pourtant chacun la lit et bien souvent
cherche à l’appliquer au gré de ses intérêts particuliers (individuels
et/ou de groupes).
3) Changer de paradigme ne veut nullement dire abandonner l’ancien
pour un nouveau qui n’a même pas encore de forme. Le nouveau est
accepté de façon moins traumatique quand il est vécu comme une
amélioration (élargissement + enrichissement + embellissement) de
l’ancien que la majorité de la population connaît. Mais pire, il
arrive souvent ce moment particulièrement difficile à vivre où
l’ancien n’est plus alors que le nouveau n’est pas encore là. Alors
les forces du changement doivent déployer des stratégies
intelligentes, courageuses et mobilisatrices pour faire face aux
sirènes de la restauration qui ont pour elles la force des habitudes
et surtout de la lassitude et du désarroi d’une part chaque jour plus
importante de la population, en particulier les jeunes qui n’ont pas
de repère pour juger la dictature alors qu’ils s’impatientent pour
arriver au pouvoir.

Quelles sont les caractéristiques de l’ancien aujourd’hui?
 Sur le plan économique :
o Économie de monopole en faveur de quelques familles oligarchiques
qui font affaire avec tous les gouvernements de F Duvalier à René
Préval en passant par les militaires et J B Aristide. Publiquement,
elles ne « font pas de politique », mais financent les basses œuvres
du pouvoir en échange de privilèges et passe-droits.
o Dans le contexte de la privatisation et du climat néolibéral en
général, timide émergence d’une petite bourgeoisie techno-
bureaucratique qui fait le lien entre l’international, les sommets de
l’Etat, la haute fonction publique et les familles oligarchiques. Les
éléments de cette petite bourgeoisie techno-bureaucratique font
concurrence à la fois aux oligarques et aux hommes politiques. Ils se
veulent en effet à la fois investisseurs et gens de pouvoir. Aussi
naviguent-ils entre la modernité néolibérale qui accompagne la
globalisation et la tradition néo patrimoniale du pouvoir d’Etat.
o Économie criminelle (pas tout-à-fait parallèle comme ailleurs)
autour de la drogue et des activités de contrebande commerciale et qui
génère une violence jusque là inconnue au pays. Une violence massive
et improductive dans le sens qu’elle ne vise pas à produire un ordre,
mais à garantir des privilèges et passe droit.
o Économie de la pauvreté à travers des activités de grappillage dans
les secteurs populaires urbains (petit commerce de détail, transport,
fabrication et réparation artisanale); et dans le milieu rural
(agriculture paysanne parcellaire, artisanat rural et petit commerce
de détail, en particulier des produits importés usagés communément
appelés « pèpè »)
o Recours excessif à l’aide humanitaire internationale pour suppléer
aux insuffisances de l’économie de la pauvreté
 Sur le plan politique
Il faut situer l’ancien dans le temps récent : 1986-2006, marqué par
d’âpres luttes politiques et sociales contre la dictature et pour un
nouvel Etat. Pour diverses raisons qu’on pourra expliciter au
parcours, les luttes contre la restauration de la dictature ont pris
le pas sur la construction du nouvel Etat, la relance de l’économie et
l’amélioration des conditions de vie de la population en général, des
plus pauvres en particulier.
Aujourd’hui :
L’Etat est devenu une « entité chaotique ingouvernable », une force de
nuisance plutôt qu’un espace de sécurité et de services pour la
population
Les élites politiques sont divisées, atomisées, impuissantes
L’économie est en lambeau, accusant des retards mortifères par rapport
aux défis de la globalisation et surtout aux besoins de la population.
Les partisans de la restauration du présidentialisme autocratique et
de l’économie de monopole prédominent parmi les élites économiques.
Les classes populaires paysannes et urbaines sont aux abois. Elles
font plus que les autres couches les frais de cette stratégie
anarchopopuliste à la fois aberrante et réactionnaire qui consiste à
affamer tout le monde pour susciter le besoin de la restauration.
Quelques repères pour mieux saisir ce temps paradigmatique à
dépasser :

1986 : Départ du Noyau dur de la dictature et occupation des appareils
de l’Etat par les militaires qui cherchent à restaurer sinon la
dictature, du moins l’ancien régime
1986-1987 : Luttes pour définir les lignes de force d’un nouvel Etat
fondé sur le droit, la bonne gouvernance et la justice sociale. Ces
luttes sont diverses et ne trouvent en fait leur unité que face à
l’opposition farouche des militaires enfermés dans des stratégies de
restauration. Il est apparu plus facile de lutter contre la dictature
plutôt que pour le nouvel Etat. Toutefois ces luttes ont finit par
trouver un point d’équilibre dans la Constitution de 1987 qui projette
la vision d’un Etat unitaire et décentralisé, dont la gouvernance est
fondée sur un ensemble d’institution qui garantissent les libertés
individuelles, l’alternance politique, la structuration et le
renouvellement aussi bien de l’appareil d’Etat que de la classe
politique, bref l’instauration de la démocratie.
1987- 1990 : Les militaires bloquent l’application de la constitution,
mais ils sont de plus en plus discrédités jusqu’à la fermeture
illégale et pourtant sans protestation de l’armée par
l’anarchopopulisme lavalassien. Mais, en même temps, les luttes
sociales et politiques continuent d’approfondir divisions et
inégalités au sein des élites comme au sein des masses
1990-2006 : 16 ans d’anarchopopulisme lavalassien. Il existe entre
Aristide et Préval une différence de style et de forme majeure qui a
permis à l’un de boucler ses deux mandats alors que l’autre a toujours
connu des tumultes qui l’ont emmené en deux fois en exil. Mais les
deux demeurent des lavalassiens bon teint qui poursuivent la même
stratégie anti institutionnelle contre les partis politiques, contre
le parlement, contre la société civile organisée, mais aussi contre
l’ensemble des institutions prévues dans la Constitution de 1987.
2006-2009 : Préval est retourné au pouvoir parce qu’il n’avait pas
vraiment soulevé de grandes animosités lors de son premier mandat,
mais surtout parce que les groupes politiques (incluant la dite
société civile) qui avaient mobilisé la nation contre les dérives de
Aristide, n’avaient pas eu l’intelligence de constituer une plateforme
politique pour gagner les élections et gouverner le pays. Par contre,
dès son investiture, Préval a eu cette intelligence en appelant les «
partis politiques » et la société civile (incluant l’Église et le dit
secteur privé) à la définition d’un plan de gouvernement pour les « 25
prochaines années ». Lesly Manigat (2ème aux élections de 2006) et
Charlito Baker (3ème) ont décliné, mais les formations de la gauche
démocratique (Fusion, OPL, Alliance) une fraction de fanmi lavalas et
l’Union ont accepté. Deux catégories d’objectifs étaient sensée être
poursuivies :
 La sécurité publique et la stabilité politico institutionnelle
 Le développement socio-économique
La poursuite de ces objectifs impliquaient un partage des
responsabilités au sein de l’Etat que le Président Préval n’allait
jamais admettre, préférant gouverner avec ses amis. Les autres partis
ont été utilisés comme figurant à partir de postes ministériels sans
grand impact sur l’ensemble gouvernemental. Ils sont associés aux
principaux aspects négatifs du gouvernement (corruption, insouciance,
sinon irresponsabilité de l’Etat) face aux déboires de la population,
sans pouvoir bénéficier des aspects positifs (stabilité et relative
sécurité).
Les enjeux aujourd’hui
 Constituer une plateforme politique crédible pour gagner les
prochaines élections (Législative, Municipales et Présidentielles) et
gouverner le pays.
 Dans cette perspective, pourquoi les partis de la gauche
démocratique (Fusion OPL, Alyans) n’envisageraient pas des discussions
sérieuses avec d’autres (Konba, KOREN, MOSOA, mouvements régionaux
type CROSS, ESKAMP/KOREGA, etc.) pour la formation d’un nouveau parti
dont le nom reste à déterminer?
 Les différentes forces politiques qui ont consenti des sacrifices
pour « donner sa chance » au Président Préval, n’ont pas à se
culpabiliser ni à s’auto flageller pour certaines erreurs graves du
règne de Préval. Elles n’ont jamais eu les responsabilités qui leur
permettraient de contribuer à les éviter. Ce sont les amis et alliés
(Monopolistes et oligarchies légitimistes, classes moyennes et
intellectuels légitimistes) qui en portent la responsabilité en
cherchant à ramener le Président à la stratégie de la restauration du
présidentialisme autocratique.
 Dans la mesure où il accepte de respecter la volonté
constitutionnelle de partir à la fin de son mandat en 2011, le
Président Préval n’est pas un adversaire, il peut au contraire être un
allié dont l’expérience peut être bénéfique pour le prochain pouvoir.
Mais il fait peur en s’associant à des forces occultes pour
déstabiliser les autres formations politiques tout en invoquant des
amendements constitutionnels qui laissent planer des doutes
raisonnables quant à ses intentions à la fin de son mandat. Ses
rapports avec l’actuel CEP évoquent la vision d’une crise électorale
et institutionnelle dont le pays aimerait bien se passer.
 Pour finir, le Président Préval et ses alliés légitimistes, la
classe politique, la société civile organisée et tous ces jeunes
politiciens qui piaffent d’impatience pour faire sortir « les vieux »
afin de tout simplement « prendre leurs places » ont intérêt à prêter
attention à la colère qui gronde au sein d’une population de plus en
plus affamée. A bien des égards le contexte actuel rappelle celui des
émeutes de la faim d’Avril 2008, mais avec des circonstances
aggravantes car la population se reconnait de moins en moins dans des
politiciens (jeunes ou vieux) qui ont de la difficulté à se faire voir
autrement qu’à travers le marronnage, la corruption et la démagogie
populiste.

Anthony Barbier
Sociologue,
Décembre 2009

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