À propos de la dérive sécuritaire de Charlie Hebdo: Lettre ouverte à Cavanna, fabricant de haine

5 views
Skip to first unread message

thibaut

unread,
Jan 28, 2007, 12:20:05 PM1/28/07
to médias-mensonges-désinformation
Par Olivier Cyran, texte paru dans le livre collectif "La fabrique de
la haine", Esprit frappeur, 2002

Article

Depuis le référendum sur la Constitution européenne, les émeutes de
novembre 2005 et l’ « affaire des caricatures de Mahomet », nul ne
peut plus ignorer les dérives réactionnaires, islamophobes et anti-
arabes de Charlie Hebdo. La publication opportuniste desdites «
caricatures », et surtout le refus obstiné de condamner deux d’entre
elles dont le caractère raciste était pourtant évident, a suscité de
nombreux commentaires [1]. L’épisode a aussi été l’occasion de
rappeler les précédentes dérives de cet hebdomadaire réputé «
satirique » et « progressiste » [2]. Le texte qui suit constitue une
nouvelle pièce au « dossier Charlie Hebdo » : il évoque la lamentable
conversion de François Cavanna, membre fondateur du journal, aux
dogmes sécuritaires. Les faits remontent au début de l’année 2002 :
dans un article publié le 9 janvier, l’écrivain salue avec
satisfaction la mort de Moussa, 17 ans, abattu le 2 janvier 2002 sur
le périphérique parisien d’une balle policière dans la tempe. Estimant
que la jeune victime avait « pris des risques » (en acceptant de
monter à bord d’une voiture volée) et que sa fin brutale était dans
l’ordre des choses, Cavanna enchaîne en gesticulant furieusement
contre les « voyous » des banlieues, ces « brutes à front bas » qui
sèment la « terreur » sous « l’œil placide » [3] des policiers. C’est
en réaction à cet article qu’Olivier Cyran, ancien collaborateur de
Charlie Hebdo, a écrit le texte qui suit, « sans illusion quant à
l’utilité d’une telle entreprise, mais avec le sentiment de me
débarrasser d’un gros nœud dans la gorge ».

Cher Cavanna,

D’après toi, le « gars » qui est mort voici deux semaines d’une balle
policière reçue en pleine tête n’a donc eu que ce qu’il méritait. « Il
avait pris des risques », soulignes-tu à plusieurs reprises. Les fous
furieux qui réclament le retour à la guillotine se bordent en général
à concentrer leur ferveur homicide sur les tueurs d’enfants. Toi, tu
proposes le tir à vue sur les voleurs de voitures. De la part d’un
pacifiste irréductiblement opposé, croyais-je, à toute forme de chasse
et de peine de mort, c’est une position originale, je dirais même,
oui : courageuse. Lorsque « le con se surpasse », pour reprendre le
titre d’un de tes livres, le courage est toujours d’une aide
précieuse. Cependant, comme tu as bien conscience qu’un vol de voiture
ne saurait raisonnablement passer pour un crime passible du peloton
d’exécution, il te faut charger la barque et inventer de toutes pièces
une « attaque, revolver au poing », là où il n’y avait qu’une médiocre
équipée à bord d’une bagnole chourrée. Peut-être disposes-tu
d’informations inédites, auquel cas la police serait heureuse de les
entendre. Pour l’heure elle n’a pas trop de quoi être fière, même si
le policier tireur, comme toujours dans ce genre d’affaires, a été
aussitôt blanchi au prétexte de la « légitime défense ».

Au fond, tu as raison : que nous importe la réalité des faits ? Quand
bien même le « gars » aurait commis un hold-up fracassant, j’estime
qu’il ne méritait pas d’agoniser la tête dans le giron de son copain.
Une mort par balle est toujours une mort dégueulasse, surtout
lorsqu’elle a été administrée sans jugement par un officier de la
police publique. C’est ce qu’on appelle une question de principes.
Pour autant, le fait que tes principes à toi suivent désormais la
pente en vogue de la schlague sécuritaire ne devrait pas t’interdire
d’être un poil plus rigoureux, ou plus honnête. Il faut savoir de quoi
on parle lorsqu’on décrète juste, naturelle et salutaire la mort
violente d’un « gars ». Celui dont nous parlons a été abattu d’une
balle dans la tempe, ce qui signifie que le coup de feu mortel venait
de côté et non de face. Sans être Sherlock Holmes, j’aurais tendance à
en déduire que la voiture était en train de dépasser le policier au
moment où celui-ci vidait son chargeur à hauteur de tête (trois
impacts de balles retrouvés), et qu’elle ne menaçait donc nullement sa
vie. Au rayon des petits détails techniques,on ajoutera que pour
stopper un véhicule, il existe d’autres méthodes que l’élimination
physique de ses passagers. La herse cloutée posée à même la chaussée
en fait traditionnellement partie, mais il y en a d’autres.

Venons-en maintenant à ce « gars » anonyme sur lequel tu bâtis ta
brillante démonstration. Il avait 17 ans et s’appelait Moussa. Ils
s’appellent tous Ali, proclamait le titre d’un film des années
soixante-dix, mais bon, celui-ci s’appelait Moussa, il y a des
exceptions partout. En octobre dernier, Moussa participait à un
rassemblement devant le Palais de Justice de Versailles. C’était à
l’occasion du procès en assises d’un policier, Pascal Hiblot, accusé
d’avoir tué d’une balle dans la nuque un jeune habitant de Mantes-la-
Jolie, Youssef Khaïf. Comme tu le sais peut-être - et si tu ne le sais
pas, la nouvelle devrait te combler - l’agent tueur a été acquitté.
Moussa faisait partie de ce ceux qui ont manifesté dignement - mais
oui ! - contre ce déni de justice, cette prime à la bavure. On l’a vu
avec d’autres « voyous » embrasser la mère de feu Youssef, au moment
où elle sortait en titubant du Palais de Justice où l’on venait de
bénir le meurtrier de son fils.

Car Moussa ne faisait pas que voler des voitures. Il militait, aussi,
à sa manière. Ceux qui l’ont rencontré dans les manifs du MIB
(Mouvement de l’immigration et des banlieues) disent de lui que
c’était un gamin souriant, pas con du tout, tout à fait capable de
gestes solidaires et d’actes désintéressés. Ah oui, c’est vrai,
j’oubliais... « On n’a jamais vu, dis-tu, la banlieue se mobiliser
pour défendre un quidam non issu d’elle-même. Ni protester contre les
tripatouilllages politico-financiers, les marées noires, les
monstruosités sociales... » C’est curieux, en effet, cette sale manie
qu’on les gens de se bagarrer en premier lieu contre ce qui les
frappe, les heurte ou les humilie dans leur vie quotidienne. Les
grévistes de Mc Do, par exemple : au lieu de se ranger derrière une
cause noble et universelle, ces petits cons s’emploient égoïstement à
dénoncer leurs conditions de travail. Et les séropositifs d’Act Up,
alors ? Que ne militent-ils pas contre les rhumatismes, plutôt que de
s’attaquer bêtement au sida ! Toi-même Cavanna, dans les colonnes de
ton journal, tu gémis régulièrement sur la durée de vie,
scandaleusement trop courte à tes yeux, dont tes ouvrages pâtissent en
librairie. C’est un sujet que tu traites plus volontiers et à meilleur
escient que les banlieues, et c’est normal : à chacun de parler de ce
qu’il connaît, il n’y a pas de mal à ça. Les « voyous » que tu
fusilles par écrit ne se révoltent guère, c’est vrai, contre les
envois au pilon de tes bouquins, et fort peu, c’est vrai aussi, contre
le FMI ou TotalFina. La conscience politique propre à ceux dont
l’univers se limite à leur hall d’immeubles est parfois d’une vacuité
déprimante. Je doute cependant que tu contribues à leur édification
morale en crachant « Bien fait ! » à la gueule de leurs copains morts
pour rien.

Les pauvres sont souvent de mauvaise compagnie, ça ne date pa d’hier
et c’est ce qui justifie un journal comme Charlie. On peut à bon droit
traiter de petits cons les banlieusards à casquette qui déambulent
dans Paris le samedi soir, à la recherche d’un chapardage ou d’une
épreuve de force. Je ne t’en voudrais pas de les accabler, à
conditions toutefois que tu montres une indignation au moins égale à
l’encontre du système qui les a cloués sur cette planche pourrie. Toi
qui as vécu les trente glorieuses, tu pourrais te souvenir du
processus de déglingue qui s’est amorcé durant cette période. J’ai
rencontré les parents de Moussa, vendredi dernier, dans leur HLM des
Mureaux. La cité où ils habitent - des cubes de béton à moitié
vétustes portant des noms de grands compositeurs... - fut construites
dans les années soixante-dix pour héberger la main-d’œuvre immigrée de
Flins-Renault et de Talbot-Poissy. Importée de Maroc et d’Algérie, la
chair à usines était assignée à résidente dans ces dortoirs géants
munis de toutes les commodités modernes, parking, chauffage central et
XC, mais où l’on avait juste oublié d’installer des lieux de culture,
de loisirs et de vie.

« On était programmés pour le boulot et le dodo, et rien d’autres »,
m’a dit un vieux des Mureaux. Pas de librairie, pas de bistrot, pas de
théâtre, que dalle, juste des alignements gris pour le parquage de
l’ouvrier. Les belles années soixante-dix étaient aussi des années de
ségrégation, de cynisme et d’exploitation sauvage. Tiens, j’ai
retrouvé un vieux numéro de Charlie Hebdo du 6 décembre 1971, dans
lequel est reproduite une interview fort instructive de François
Bouygues. A l’époque, les patrons n’avaient pas encore de conseillers
en communication, ils se lâchaient sanas vergogne. Voici, pour te
rafraîchir la mémoire, ce que disait Bouygues à propos de la main-
d’œuvre immigrée, qui représentaient 88% de son personnel :

« Nous ne pouvons pas la former car si nous la formons, nous l’avons
pas l’espoir que nous pourrons la conserver (...). Ces gens-là sont
venus ne France pour gagner de l’argent. Et à partir de là il leur est
égal de travailler douze heures par jour ou même seize heures l’été
quand ils le peuvent ».

C’est ainsi qu’on pressa le jus de ces « gens-là », sans se soucier
une seconde de ce qu’il adviendrait de leur vieillesse et de leur
progéniture. J’en ai vu, de ces vieux immigrés brisés par les heures
sup, handicapés du travail ou chômeurs en dépression, perclus de
douleurs, acculturés, muets à force d’humiliations. Le père de Moussa
est l’un d’eux. Son fils est né avec ce passé-là sous les yeux et une
barre de béton en guise d’avenir. Le 28 octobre, il était quand même à
Versailles pour témoigner sa solidarité envers une famille qu’il ne
connaissait pas, mais qui a perdu un fils dans une bavure policière.
Deux mois plus tard, c’était à son tour de tomber sous les balles d’un
flic. La routine... Ce qui est nouveau, c’est qu’aujourd’hui un « gars
» tombe sous les applaudissements d’un écrivain qu’un jour, peut-être,
il aurait pu prendre plaisir à découvrir. Car tes bouquins sont aussi
lus en banlieue, et aussi par des Arabes...

Je ne prétends pas que l’histoire de l’immigration (qui est aussi
celle d’une mentalité coloniale recyclée en pragmatisme économique)
permette à elle seule de répondre à la question essentielle :
pourquoi, par une nuit glaciale, à 3 heures du matin, Moussa se
trouvait-il dans une voiture fonçant à toute blinde sur le périph, en
compagnie de deux autres ados, dont un de 14 ans ? Ce n’est pas une
question simple. Cependant, à moins de considérer qu’une casquette de
délinquant est inscrite dans le patrimoine génétique du basané de
banlieues, il faut bien admettre qu’un enchevêtrement de causes
multiples a déterminé ce gâchis. Il serait peut-être temps de dénouer
la pelote, si on ne veut pas qu’elle prenne feu. Tirer dans le tas est
sans doute plus facile, mais pas forcément plus productif. Quant à
invoquer comme tu le fais le bon vieux temps mythique, celui des «
malfrats de naguère »... Quelle rigolade ! D’ailleurs, es-tu vraiment
sûr qu’ils ne « serait pas venu à l’idée » de ces braves truands à
l’ancienne qu’ils « étaient victimes d’une injustice » ? Bon Dieu,
mais l’histoire est remplie de hors-la-loi qui estimaient avoir des
comptes à régler avec la haute ! Et qui auraient, eux, trouvé
parfaitement dégueulasse que l’on plombe un gamin pour excès de
vitesse.

Désolé, Cavanna, mais non, Moussa n’avait pas « pris ses risques »,
c’est la société qui lui en a fait courir plus que de raison, en le
faisant délibérément grandir dans toute cette merde. Où étiez-vous,
toi et les autres, durant ces merveilleuses années soixante-dix qui
font venir aux yeux de Wolinski des larmes de nostalgie ? Qu’avez-vous
fait à l’époque, toi et les autres, contre ces « monstruosités
sociales », dont les conséquences ont tué Moussa ? Et dans quel mépris
est taillée ta conscience politique pour que tu ailles jusqu’à traiter
les indésirables d’« assistés » ? Pour un peu, tu soutiendrais que
tout ça, c’et la faute au RMI... Ah, salauds de pauvres !

J’enrage de devoir être en colère contre toi. Et je suis triste comme
un chien de lire sous ta plume des conneries malfaisantes qui,
contrairement à ce que tu penses, ne sont plus dignes seulement du
Figaro, puisqu’elles vérolent désormais cette gauche bien-pensante
dont tu condamnes le prétendu laxisme (« l’œil impassible du flic »,
tu parles... T’as déjà vu comment se passe un contrôle policier, dans
les cités ? Les insultes racistes, les tabassages, les arrestations
arbitraires ? Demande à ceux qui savent, ils sont nombreux...). Tu
prends la posture de l’homme seul qui ose élever la voix au-dessus des
foules apeurées. Hélas, ça fait belle lurette que la conscience dont
tu te targues est celle de la majorité. Prête un peu l’oreille à
Julien Dray, à Jacques Julliard, à Chevènement et à tant d’autres
hommes « de gauche » qui nous dictent l’air du temps : ils disent la
même chose que toi, en plus faux-cul. Ton édito est conforme à la
mode. Je suis même prêt à parier que tu as reçu des lettres de
félicitations. Cavanna, l’homme qui dit tout haut ce que tout le monde
pense tout bas... Ca ne te rappelle rien ? Et merde.

Post-scriptum
Ce texte est paru dans le livre collectif La fabrique de la haine,
Esprit frappeur, 2002

Notes

[1] Cf. Mouvement des Indigènes de la République, « Liberté
d’expression ou haine raciale ? »
http://www.lmsi.net/article.php3?id_article=509
et L. Lévy, « Censure, droit au blasphème et islamophobie »
http://www.lmsi.net/article.php3?id_article=510

[2] Cf. notamment Mona Chollet, « L’obscurantisme beauf »
http://www.lmsi.net/article.php3?id_article=526
; PLPL, « Les grands esprits pensent comme Val »
http://www.lmsi.net/article.php3?id_article=446
et Olivier Cyran, « L’opinion du patron »
http://www.lmsi.net/article.php3?id_article=515

[3] Sic !

Reply all
Reply to author
Forward
0 new messages