Nom de code: Aldebaran. Puissance : 28 kilotonnes, soit deux fois la bombe
d'Hiroshima. Lieu de tir: le lagon de Mururoa. La Polynésie célèbre ce
week-end le quarantième anniversaire du premier essai nucléaire français
effectué dans cette région, le 2 juillet 1966.
Au total, jusqu'à ce que le président Jacques Chirac décide en 1996 de les
interrompre définitivement, la France a procédé à 193 essais nucléaires
dans le Pacifique, dont 46 tirs atmosphériques - les essais devenant
souterrains à partir de 1974.
Selon le rapport de la commission d'enquête de l'Assemblée de Polynésie sur
ces essais, rendu public en février, Aldebaran aurait été un "véritable
accident de tir". Il aurait exposé les populations de l'archipel des
Gambiers, à l'est de Mururoa, à une radiation 1700 fois supérieure à celle
du nuage de Tchernobyl. Des documents officiels secrets de l'époque ayant
récemment fait l'objet de fuites ont révélé que l'évacuation préventive
des habitants des Gambiers avant Aldebaran avait été exclue "pour des
motifs politiques et psychologiques" et que les chiffres réels de la
radioactivité qu'ils avaient subie avaient été minimisés, "de façon à ne pas
perdre la confiance de la population". Le ministre de la Défense avait,
lui, été informé par télex confidentiel d'un taux de "radioactivité non
négligeable".
Les autorités polynésiennes dénoncent le mythe des "essais propres", montent
en épingle la nocivité de ces essais (et singulièrement des tirs
atmosphériques de la période 1966-1974) et réclament l'indemnisation des
victimes et la divulgation par Paris de tous les rapports et documents
classés secret-défense relatifs à ces expérimentations et à leur impact
sanitaire.
"Des cobayes humains"
Le ministère de la Défense réfute en bloc ces accusations. Il publiera cet
automne "un ouvrage sur l'ensemble des essais français dans le Pacifique et
leurs conséquences radiologiques". Les enquêtes épidémiologiques sont
néanmoins déjà alarmantes. La Polynésie affiche un des taux les plus élevés
au monde de cancer de la thyroïde. Jeudi encore, une étude scientifique
réalisée par un ponte de la médecine nucléaire française a attesté que les
altérations chromosomiques des globules blancs étudiées chez ces cancéreux
"ne pouvaient être le fait du hasard" et étaient bel et bien dues aux
rayonnements ionisants produits par ces essais. Du reste, c'est de plus en
plus souvent l'avis de la justice. Des dizaines de demandes de pension
d'invalidité introduites par d'anciens militaires se disant victimes des
essaie ont déjà été acceptées par les tribunaux. La Défense a fait appel de
ces jugements. Le dossier va bientôt déboucher sur des procès au civil et
au pénal. En effet, des plaintes pour homicide involontaire, en cours
d'instruction, ont été déposées par des Polynésiens se dénommant eux-mêmes
"des cobayes humains".