*Argument du séminaire :*
Au moins depuis Lévi-Strauss, le mot/sauvage/n’est plus synonyme
d’inculte ni de barbare : ceux qui ont souvent été appelés sauvages
possèdent une culture et un langage en rien inférieurs à ceux des «
civilisés ». Vidé de son contenu injurieux, le mot se transforme en un
ressort pour la pensée, qui devient elle-même sauvage, quoique dans un
autre sens : elle se soustrait désormais à la raison constituée, celle
qui prétend ériger ce qui serait « notre » culture et « notre » langage
en critères de civilisation.
Il arrivait autrefois à la philosophie de faire aussi des partages selon
un supposé critère de sauvagerie. Ainsi Kant distingue-t-il, à
l’intérieur d’un peuple, d’un côté la nation, constituée par ceux qui se
reconnaissent dans un passé et un présent communs, de l’autre côté la
populace, qui s’excepte des règles en cours et dont la « réunion
contraire aux lois est l’/émeute/». Dans le même élan, Kant désigne la
populace comme « l’élément sauvage » du peuple, rendant la sauvagerie
intérieure au peuple, et non plus extérieure, comme dans l’étrangeté de
la rencontre avec des cultures habitant des horizons lointains.
La reprise aujourd’hui du motif d’une pensée sauvage répond au besoin
renouvelé de contrecarrer ce mouvement d’intériorisation. Si après
l’anthropologie structurale les « sauvages » d’ailleurs ne le sont plus,
il reste que d’autres «sauvages » font apparition parmi nous (mais on
voit bien que ce « nous » se constitue aussi par et dans le geste de
considérer certains « autres » comme des « sauvages », notamment des «
autres » intérieurs à « nous »). C’est ce qui arrive lorsque des mots
plus au moins infamants (la racaille, les bandes, les casseurs) servent
à désigner ceux qui ne se plient pas aux lois en vigueur ou aux
convenances établies. Hier comme aujourd’hui, ce vocabulaire partage la
société en « bons citoyens » et en « hors-la-loi ». Pourtant, que se
passerait-il si on affirmait qu’il n’y a pas de « sauvages » parmi «
nous » et que le peuple n’est pas scindé comme le prétendait Kant et
comme d’autres continuent de nous le faire croire ?