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Le Matin Hebdo - Vendredi 4 mai - Jeudi 10 juin 2010 No 34221
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Sire !
Il y a eu déjà Sir Clinton et Señior Mulet. Ce sont les nouveaux
nobles des affaires haïtiennes. Les incontournables.
Enfin, les potentats d’une arrière-cour nord-américaine,
voire latino-américaine, sous perfusion. Et voilà qu’en sus une
CIRH y débarque en cheval de Troie. Impérialement. Majestueusement. Il y a tout le discours légitimant qui l’accompagne. Et tous ces superstitieux heureux qui en attendent des lunes. Des lunes qu’ils nous vendent et revendent avant même
de les avoir cueillies, dans l’éventualité d’un dénouement optimiste
du soap-opéra. Il y a aussi ce que les politologues appellent
la « raison alarmiste » qui force à accepter l’inacceptable
dans des États en faillite comme Haïti où tout se lit en
termes de « catastrophe imminente » ou de « mission de sauvetage ». Et le tour est joué.
Justement, ce tour de prestidigitation extraordinaire par lequel
un simple arrêté présidentiel a pu conférer des pouvoirs
exceptionnels à une entité extraconstitutionnelle. L’État haïtien
est sorti transfiguré de l’opération. Assiégé, avili, dépossédé,
dessaisi de ses prérogatives conventionnelles, il n’est devenu
qu’un squelette désubstantialisé et le fantôme grimaçant et
peu recommandable de lui-même. La CIRH a les pleins pouvoirs
pour faire et défaire au nom de la reconstruction. De la
délivrance des titres de propriété à l’octroi de licences pour
la construction de ports, d’aéroports et la réalisation de tout
autre projet de développement économique. Prévue dans la
loi d’urgence, cette commission est paradoxalement au-dessus
des lois. Elle jouit de la même immunité légale que s’est
octroyée l’Exécutif pour tout le temps que durera la période
d’urgence.
L’arrêté présidentiel du 22 avril 2010 créant la « Commission
Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti » a été revu
et amendé par le président Préval pour asseoir et préciser en
des termes nets les prérogatives de cette entité. Il s’agit bien là
d’un tournant à la fois surprenant et décisif – mais nécessaire
et inévitable, nous objecterait-on ! - pour une Haïti effondrée
et maternée dont les débris se trouvent enserrés dans les
mailles étroites d’un réseau d’influences internationales débridées,
immaîtrisées et consenties par des nationaux dépassés.
La portée historique d’un tel arrêté est profonde. Car il enfonce
davantage le pays dans la logique hypocrite de tutelle artificiellement partagée et cogérée, en plus d’ancrer la toute-puissance de l’international sur le terrain dans une pseudo-légalité
dérivée d’un droit interne malmené. Pour tout cela, il y a eu
bien entendu des tours de passe-passe. Comme, entre autres,
la reproduction de l’acte incriminé pour « erreurs matérielles
» dans le journal officiel de la République dans son édition
du 6 mai 2010 (arrêté publié dans ce journal aux pages 7 et
8). Cette reproduction a, en fait, servi d’occasion, aux grands
architectes du pouvoir, de nous dessiner à grands traits l’étendue
du rayonnement et les contours fabuleux et imposants
de ce nouvel édifice supra-étatique que représente cette commission intérimaire dans le paysage institutionnel d’Haïti. Un
dessin assez fameux qu’ils avaient omis ou peut-être étaient
réticents à faire dans la version initiale de l’arrêté en date du
22 avril.
Les Américains sont pour beaucoup dans ce nouvel ordre
des choses en Haïti. Un document du Département d’État
avait presque tout annoncé dans les semaines qui ont suivi le
séisme du 12 janvier. Ils semblent même détenir les vrais leviers
de pouvoir. L’omniprésence des casques bleus de l’Onu
et l’activisme bruyant des Edmond Mulet paraissent leur offrir
le paravent idéal pour manoeuvrer avec efficacité, définir les
grands agendas haïtiens et « travailler » derrière les rideaux
les hommes et femmes du pouvoir et au-delà.
Il ne reste qu’à espérer le meilleur de ces Haïtiens et Haïtiennes
compétents, honnêtes et dévoués qui ont choisi d’intégrer
la CIRH par amour envers leur patrie. Peut-être que
le chef de l’État est lui aussi de bonne foi. Cette Commission,
dans tous les cas, n’est pas assez populaire dans les couches
éclairées du pays pour qu’ils s’y donnent à coeur joie, sans circonspection. Le silence du peuple des sans-abri n’est point un
aveu d’adhésion. Punta Cana n’a été qu’une parenthèse. L’histoire
ne fait que commencer. Elle n’absoudra qu’à l’aune des
résultats convaincants. Et inespérés.
Daly Valet
La vérité est pour nous la démocratie organisée en société civile et en gouvernement politique. Tout le reste est fiction, sophisme, mensonge, tyrannie. La fiction n’a qu’une apparence, le sophisme n’a qu’une face, le mensonge n’a qu’un temps, la tyrannie n’a qu’une arme, qu’on lui brise tôt ou tard dans la main. Les gouvernements vraiment solides ne peuvent porter que sur une vérité complète. Le gouvernement démocratique sera le gouvernement éternel de l’avenir vers lequel nous marchons; telle est notre foi. Lamartine.-------------------------------------------------------------- |