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Portrait de Libé ce matin...

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Horza

unread,
Jul 22, 2002, 4:30:08 AM7/22/02
to
Sur une petite route de montagne, un dimanche très tôt, Jean-Hugues Anglade
a trouvé la mort. A 13 ans. Devant ses yeux, deux voitures se percutent
violemment. Il y eut d'abord un silence. Puis «un séisme de souffrance qui
sort du sol». Le chauffard, saoul, «était retourné et gueulait». «J'ai vu
deux vieilles personnes avec les visages tout bleus. Ma mère a pris leur
pouls pour vérifier qu'ils étaient morts. Il y avait un petit chien que j'ai
réussi à sortir de la voiture. A côté, un petit jeune homme qui devait avoir
19-20 ans, mais qui criait comme un enfant.» Par terre, des cageots
d'oignons, des chaussures. «Les flics sont arrivés, l'un d'eux a dit : "On
n'est pas sortis de ce merdier." Parce qu'on ne savait plus où étaient la
tête, les pieds.»
Adolescent, Jean-Hugues s'est pris la mort en pleine face. «A ce moment, il
m'est apparu très clairement que la vie avait un fond de cauchemar.»
«Progressivement, j'ai vu la mort s'installer partout. Comme une inondation
; elle inonde la vie.» Comme dans cette pièce qu'il met en scène en 1984,
une adaptation de Marlowe, à Nanterre, où l'eau monte graduellement et
envahit peu à peu la scène. «A partir de là, je n'ai plus pensé qu'à ça. Que
le soleil à la verticale de midi pouvait être meurtrier.» Ainsi, alors qu'il
vient de passer quelques jours au bord de la mer, il glisse : «Je respirais
mal, parce que le soleil est très violent.» Bien sûr, il y a des moments de
bonheur, «mais je pense toujours à ce qu'il y a derrière».

Depuis cet accident, Jean-Hugues Anglade reste encastré dans ce souvenir. Il
demeure hanté, mais pas mortifère.

A 20 ans, il monte à Paris pour faire le conservatoire. «Je ne connaissais
personne, je me promenais beaucoup dans les cimetières pour aller voir les
poètes. En fait, mes premiers repères à Paris ont été des morts, ils ont été
mes premiers appuis.» Cette arrivée dans la capi tale, il la décrit
vingt-cinq ans plus tard comme «une fuite en avant». Il quitte la province.
Une mère infirmière et un père vétérinaire qu'enfant il aimait suivre dans
ses tournées. «J'étais un petit garçon joyeux, j'étais aimé, choyé.»

Dans les années 60, son premier amour est la fille de la boulangère qui lui
offre en douce des pains au chocolat et que sa mère lui interdit
d'embrasser. «J'étais aussi copain avec le fils du garagiste. Ils avaient
une casse, je voyais ces voitures broyées, les traces de sang à l'intérieur,
je me disais qu'avant il y avait eu des gens.» Jean-Hugues est déjà un
garçon ambigu, prêt à des «petites trahisons vis-à-vis des joies d'enfant».
Disposé à délaisser Marie-Christine, la fille de la boulangère, ses petits
pains chauds pour le garage et la tôle comprimée. Cette duplicité, il ne
s'en est jamais départi. Il l'a même creusée, et cajolée. «Pour l'instant,
au bras de fer, la vie a toujours réussi à prendre le pas sur l'an goisse»,
analyse-t-il.

Pour conjurer cette hantise de la mort, Jean-Hugues Anglade s'est donc jeté
dans le cinéma comme d'autres se jettent dans l'amour. «Pourquoi le cinéma
me sécurise-t-il, alors que c'est un monde extrême, qui met en danger ?»
Cette illusion de sécurité tient peut-être à l'impression de se retrouver
ailleurs, dans un monde où règne «un autre ordre». Un autre temps : «Quand
je tourne, je ne sais jamais quelle heure il est.» Dans 37°2 le matin, il ne
savait plus faire la différence entre réalité et fiction, entre le bungalow
où il dormait et celui où il tournait. «Quand on joue, on gagne en liberté,
on gagne sur la mort», résume-t-il, heureux d'avoir un nouveau film (Sueurs,
mercredi en salles). Et passant sous silence les rôles moins remarqués qui
suivirent le succès fulgurant de 37°2. Il se plaît à scruter la rue comme un
décor de cinéma, à truffer ses souvenirs de références au septième art
:«C'est un refuge, un monde que l'on contrôle, que l'on peut organiser et
faire vibrer d'une façon qui vous convient. C'est ça toute l'histoire de ma
passion pour le cinéma.»

Pourtant, celui qui fut heureux d'interpréter un tueur en série (Killing
Zoé) ou Charles IX (la Reine Margot), échoue à se protéger à tous les coups.
Lors du tournage de Nocturne indien, d'Alain Corneau, la mort à nouveau rôde
autour de lui. «J'ai vécu l'Inde des villes, la misère évidente, comme un
mauvais trip. Là-bas, on enlève des membres aux gens. J'ai eu une peur
ancestrale, primale, de ce continent.» De l'hôtel au plateau de tournage,
Anglade se cache les yeux. «J'ai connu un retour acide de la mort.» Après
Mortel transfert, dans lequel Jean-Jacques Beineix lui fait interpréter un
psy, il est entré en analyse. «J'ai toujours pensé que j'aurai rendez-vous
un jour avec un vis-à-vis qui s'appelle un analyste.» Pourtant, l'acteur
avait des réticences. La peur, surtout, de laisser son inspiration sur le
divan. «Mais ça ne tue rien, ça ne fait que nourrir le jeu de l'acteur,
dit-il rétrospectivement. Il y a des choses qu'on dit à son analyste qui
sont des choses courageuses. C'est une manière de polir la petite pierre
noire qu'on a en soi et de la faire briller devant la caméra.» Cet «exercice
du témoignage de soi», qui le «purifie pour la caméra», lave sans doute
aussi des plaies profondes.

En janvier, sur un plateau télé du samedi soir, devant des millions d'yeux
et d'oreilles, Jean-Hugues Anglade avoue qu'il a été violé. Ardisson :
«Etes-vous homo ?» Lui : non. Puis : «Etes-vous sado ?» Un temps de latence.
Laurent Baffie précise la question : «Est-ce qu'on t'a déjà mis un tournevis
dans le cul ?» Anglade : «Non, mais je me suis fait violer à l'âge de 13 ans
par un pédophile.» Il n'en avait parlé à personne. «Je n'ai même pas réalisé
que j'étais en train de dire une chose grave.» C'était au septième étage
d'une tour de banlieue, «je me suis fait enculer par ce gros mec, le cousin
d'un copain de classe». «Cet abus a beaucoup freiné la confiance que je
porte aux gens que j'aime. On a vachement de mal à aimer, après.»
Aujourd'hui, Jean-Hugues Anglade semble amoureux d'une femme qu'il a mis
longtemps à trouver, qu'il ne voit pas comme «une entité dangereuse». Avec
elle, il vient d'avoir un petit garçon, un deuxième bébé est en route. Il ra
conte que la paternité l'«enracine dans la vie» et qu'il en est heureux. Et
on le croit, à son sourire. On le devine à ses gestes doux, et précis. Pas
du tout fébriles. Il a toujours dit qu'il voudrait «partir en soleil». «Dans
la chaleur d'un tournage, je pourrais ainsi partir d'une façon élégante. Sur
un moment de grâce, de jeu, fantasme le comédien. Partir en vitesse.» Sur la
route ? «Je ne pense pas que je terminerai comme James Dean dans un platane.
Pour moi, la pire chose serait de finir sur la route, quand même.» Il rit un
instant de cette ironie. Puis : «Parce que la boucle serait bouclée. Et
c'est donc que j'aurais eu raison.» Raison de voir sa propre mort, sur une
route de montagne, ce dimanche matin de ses 13 ans.

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