7 heures du matin. La pluie battante s'acharne violemment sur ma
fenêtre au risque de gravement la blesser.
Que faire ?
Si je reste au lit, la pluie va bientôt cesser et sera remplacée par un
grand soleil radieux, c'est sûr.
Mais si je vais au club, il va pleuvoir des cordes pendant une heure et
on va tous rentrer trempés comme des soupes, c'est certain.
Que faire ?
Y aller à moitié pour essayer de cumuler les avantages ? Ne vais-je pas
plutôt cumuler les inconvénients ?
Oui, mais attention, j'ai déjà deux reprises à rattraper, si j'en ajoute
une troisième aujourd'hui, la paresse aidant je vais me retrouver avec
10 reprises de retard au printemps, impossibles à rattraper sauf à
courber tristement l'échine et à aller me compromettre en reprise
bac-à-sable avec les galopes 7 !
Et elles ne vont pas me louper, je les connais ces galopes 7 : " Dis
donc, Alain, tu appelles ça un appuyé en double-croche piquée à la
Pessoa ? Je veux pas te vexer mais vraiment... Ah c'est vrai, tu n'as
encore que ton galop 1, j'oubliais, excuse-moi, hein ! Et le 2, tu le
passes quand ? Parce que... heu, non... rien..."
En plus, faire du dressage avec Querida, c'est comme réparer une montre
avec des gants de boxe, c'est IM-PO-SSI-BLE !
Alors non ! Mille fois NON ! Je préfère encore être trempé comme une
soupe. Courage, ce n'est qu'un mauvais moment à passer !
Comme d’habitude, j'arrive le premier au club sous un ciel menaçant qui
rapidement se transforme en pluie forte et pénétrante. Qu'est-ce que je
vous avais dit ?
En plus, la grille du club-house est fermée à clé et je n'arrive pas à
l'ouvrir. C'est Geneviève qui à ma grande honte doit s'en charger avec
une paire de ciseaux pendant que quelques rares créatures fantomatiques
et trempées apparaissent sous la pluie drue.
Arrivent ainsi Alain² et Marianne qui se font saucer sur le court trajet
de leur voiture jusqu'au club-house, Sabine aussi qui arrive avec sa
grande boîte mystérieuse sous le bras, mais c'est tout !
Où sont les autres ? Pour Fleur, nous savons qu'elle est partie 4 jours
"Faire les châteaux de la Loire" à cheval chez Patrice, elle y va sans
doute pour voir les inondations, mais les autres, tous les autres ?
Où es-Tu Annie, et Toi Jean-Luc, et Toi Nelly qui n'a encore apporté
qu'une seule cargaison de gâteaux ? Et Toi Anne ? Et Toi Sophie ?
Où sont-ils, nos amis perdus de jadis, restés sagement sous la couette
en rigolant doucement de nous imaginer sous la douche !
Dites, quand reviendrez-vous ?
Sabine m'arrache à mes tristes pensées, exige comminatoirement que
j'allume le feu et me commande sans discussion possible de lui prêter
mon briquet.
Je m'exécute car sans ces présences adorées, la vie n'a plus de sens.
Bientôt un joyeux feu de cartons de récup' et de palettes pourries
ronronne dans l'âtre et nous allons préparer nos bestioles.
Je sors Querida et tout de suite je dois la rentrer car le palefrenier
passe le bulldozer-balayeuse, mais je l'ai à peine ressortie que je dois
la rentrer de nouveau car il fait un autre voyage, et un autre, et un
autre encore...
En plus, c'est inutile de balayer, je l'ai dit mille fois, la preuve :
Querida est sale comme un peigne et je couvre le sol des copeaux de sa
queue et des gâteaux de ses pieds. Mais bon, on n'a le droit de rien
dire, ici.
Sur ces entrefaites, arrive Xavier, revêtu d'un immense imperméable qui
lui bat les chevilles. Il a tout prévu et il vérifie que chacune de nos
montures est bien recouverte d'un couvre-reins.
C'est qu'on respecte nos chevaux, nous ! Pas question de leur mettre des
rênes allemandes, des gogues, voire même des brides comme certaines que,
par charité chrétienne, je ne nommerai pas.
Bon, on part, il a opportunément cessé de pleuvoir, et tout de suite, on
se sent mieux de n'être que 5.
C'est vrai, quand on est nombreux, ça fait un peu colonie de vacances
alors que là, on est un vrai petit commando prêt à en découdre.
Et d'ailleurs, assez rapidement Xavier nous fait galoper à une bonne
allure, les chevaux sont calmes et attentifs, nous sommes tous à deux
longueurs, tout baigne sauf qu'on reçoit dans la figure toute la pluie
des branches du précédent mais rien n'est parfait.
Je passe juste sous silence qu'après un repassage prudent au trot de
Querida dans un virage en dévers à contre-main, elle reprend le galop à
gauche devant et à droite derrière, sans doute pour me faire travailler
ma souplesse de hanches. Brave Querida !
A part ça, on rencontre deux fois de suite une petite troupe de
marcheurs et tenez-vous bien, ils ont tous, oui TOUS, mêmes les ados,
deux bâtons qu'ils plantent au sol en cadence au rythme de leur marche !
C'est une vraie folie, ces bâtons de marche, ça mériterait une étude
savante pour savoir pourquoi on ne peut plus se promener en forêt sans
s'aider de deux bâtons de marche.
Je ne sais pas trop d'ailleurs à quoi ils peuvent servir, mais ça ne
s'explique pas, c'est la mode.
Ce n'est pas nous qui nous habillerions tous pareils avec le même
chapeau, on n'est pas des marcheurs conformistes, nous, les cavaliers.
En arrivant à notre allée de galop habituelle, Xavier me demande : "Tu
veux sauter l'arbre ? "Ben ouais", je lui réponds. Quelle question !
Notez bien qu'il n'a pas demandé aux autres, juste à moi. Pourquoi ?
Oui, pourquoi ?
La réponse vient tout de suite sous la forme de mille recommandations :
"Surtout, tu attends d'être au pied de l'arbre, n'anticipe pas, mets les
jambes ...etc..." Comme si je ne savais pas sauter !
Remarquez, moi, je sais sauter, c'est Querida qui apparemment ne sait
pas, ou plus, car Xavier redouble de conseils et raconte qu'avec
Guitoune ça va tout seul mais qu'ils ont beaucoup de mal à faire sauter
Querida.
A mon avis, Querida a donc dû faire des siennes et envoyer quelqu'un au
tapis en sautant un cavaletti à 1 mètre de haut ou bien en bloquant tout
au dernier moment.
Bon, on y va. Pour éviter que Querida pile sur l'habituelle hésitation
d'Almendra, je suis en troisième position derrière Imprévisible et
galoooop !
On maintient une bonne allure, on garde deux longueurs entre chaque
cheval et je décale un peu Querida pour qu'elle voit bien l'obstacle.
Almendra passe le tronc d'arbre, Imprévisible le passe aussi et Querida,
sans l'ombre d'une hésitation s'enlève, plane et se reçoit à la perfection !
Brave Querida ! Geneviève et Marianne qui ont sauté ensuite confirment
l'exploit de Querida : oui, elle est passée merveilleusement bien, un
vrai saut d'anthologie comme on aimerait en voir plus souvent.
Je m'incline modestement, conscient d'en être quelque peu responsable
mais peu désireux de me mettre trop en avant.
C'est Geneviève pourtant, qui va jeter un voile sur ce ciel pur et
transparent :
"Dis donc, Alain, pourquoi tu galopes le c*l en arrière ?"
"Comment ça, le c*l en arrière ?"
"Ben oui, tu n'es pas en suspension, tu galopes assis ?"
"Ben oui, sur Querida, on galope assis", lui réponds-je un peu vexé.
Je réfléchis alors : pourquoi cette attaque aussi inattendue
qu'inexpliquée ?
Et j'ai alors un éclair de lucidité : bon sang, mais c'est bien sûr,
tout s'explique: Geneviève, elle l'a, son galop 7 !
Les traîtresses ! Elles viennent jusque dans nos balades extérieures
nous faire la leçon, ces galopes 7 !
Bon, si c'est comme ça, je retourne au polo, tant pis pour elles, elles
l'auront voulu !
Du reste, je suis très bon au polo. En un an, j'ai marqué un but, alors
vous pensez, si j'y retourne, je vais faire des étincelles, comme
Querida il y a deux semaines.