> Evoquer la grâce d'un six mètres JI....opposition entre ces mots, une
> abstraction > contre une expression de dimension... et peut-on
> parler de grâce
> plutôt l'élégance parfaite du trait unique d'un dessin, les ombres
> douces d'une forme, et leurs reflets dans l'eau calme de la baie
> Un sillage traverse le mouillage, rides arrondies dessinant un "V"
> parfait sur la surface de l'eau. Au mouillage, un voilier sollicité
> ébauche quelques légers mouvements de roulis, qui ne peuvent cacher à
> l'oeil exercé, malgré l'élégance, sa masse; les mouvements s'atténuent, mais
> ils ont révélé l'espace d'un instant, une force cachée.
>
> Tout cela paraîtra abscons, futile même, à l'esprit rationnel, initié
> en matière d’architecture navale, pour qui ces voiliers ne sont que
> des bateaux, des "yaques" dont la longueur n'a pas grand chose à voir
> avec six mètres, manifestations archaïques survivantes d'une époque
> révolue du "yatinngue".
>
> Il est de bon ton, parmi ces initiés, de citer alors les poncifs du
> genre, "dinosaures de la voile", "mines de plomb", "couloirs lestés".
> Il est vrai que cette formule de jauge, qui conduit à ces voiliers
> étroits, assez lourds et très lestés, était déjà, lorsqu'elle fut
> retenue pour les classes internationales, en retard sur son époque.
>
>
> Mais, reconnaissons qu'elle a eu un certain succès, que de nombreux
> architectes talentueux s'y sont essayés, et qu'elle a produit
> quelques très jolis bateaux.
>
> Et l'exercice n'est pas si facile.
>
> Réussir à répartir et à modeler ce volume dans un cadre de dimensions
> assez rigide, tout en essayant de ne pas trop contrarier la nature
> demande un réel savoir-faire.
>
> Il reste que les proportions sont plaisantes à l'oeil. Lorsqu'elles
> sont mises en valeur par le talent de l'architecte, le charme peut
> opérer et on oublie la physique pour se laisser aller à l'émotion,
> telle celle ressentie il y a longtemps devant une telle carène
> entreposée au sec sous un hangar.
>
>
> Le badaud qui déambule sur les pontons ne s'y trompe pas. C'est assez
> souvent devant ces bateaux, ou leurs cousins, qu'il s'arrête et rêve
> de mer et de navigation. Il est vrai aussi que le teck d'un pont
> latté allié à quelques hiloires vernis exerce un attrait particulier
> et que le sus-dit badaud aura peut être tendance à confondre l'art de
> l'architecture navale et celui du charpentier. Mais restons humbles,
> nous risquons nous aussi d'être des badauds ébahis devant tel objet
> ou production humaine dont les tenants et aboutissants nous sont
> inconnus. Si vous êtes l’heureux possesseur d’un de ces bateaux ,
> mais que vous ayez choisi une unité récente, donc vraisemblablement
> de construction moderne en composite verre et résine (« plastique »),
> vous risquez, aux yeux de ces promeneurs des pontons, d’être
> transparent. L’absence d’un plat-bord verni ou d’un pont en teck,
> d’un trait de gouge doré, font que votre beau coursier ne se
> distingue de l’unité de plaisance courante que par ses formes, ses
> élancements, l’étroitesse de son pont ou encore le dessin du cockpit
> et la disposition de l’accastillage. Malgré cette abondance de signes
> distinctifs et révélateurs, n’espérez pas attiser la curiosité du
> dit promeneur qui ne saura qu’admirer le dernier exemplaire flambant
> neuf de chez BeauBateau amarré au ponton d’en face, et restera
> insensible à ce qui vous fait vous pâmer devant votre beau navire. Il
> ne s’agit pas de chercher quelques flatteries en tant que possesseur
> d’un bateau de jauge internationale, mais seulement de trouver chez
> autrui cette même passion, ne serait-ce que pour vous conforter dans
> l’idée que vous n’êtes pas totalement stupide. Mais restons humbles
> ...
>
>
> « Cette certitude d'avoir raison qui est, à mes yeux, le signe
> infaillible de l'erreur. » Jean Rostand, 1894-1977, Carnet d'un
> biologiste, 1959, p. 85
>
> Je me contenterai seulement d'évoquer les termes de "sixes",
> "twelves" ou "eights", sans m'y attarder, employés par quelques uns.
> Symptômes d'une perversion anglicisante, teintée de snobisme, d'un
> goût de l'étalage de connaissances souvent livresques , ou encore
> d'une fréquentation assidue des quais de Porto Fino , de Cannes ou de
> la Costa Esmeralda, ils peuvent parfois, rarement peut être, masquer
> un goût sincère dénué de toute affectation pour ces 6, 8 et 12
> mètres JI. Enfin pour terminer ces allusions mesquines, je
> mentionnerai cette confusion, tellement fréquente que je n'ose plus
> la relever de peur de vexer mon interlocuteur du moment, entre le
> "JI" et les classes "J", ces derniers n'étant que les plus grands
> parmi des classes "M", "N","P","Q", "R",etc. dont on ne parle que
> très rarement de ce côté-ci de l'Atlantique.
>
> Le «petit » 5.50 m JI est un peu le bâtard de la famille. Plus léger
> que le 6 mètres, presqu'aussi rapide, il relève d'une jauge plus
> moderne, rigide elle aussi, mais plus ouverte aux tendances
> architecturales modernes. Moins connu, moins répandu que les 6, 8 et
> 12 mètres, il est souvent confondu avec les Requins et Dragons par
> les promeneurs dominicaux, ceux-ci ne faisant d’ailleurs pas la
> distinction entre ces deux derniers.
>
> Le propriétaire d’un "5.5" doit donc s’attendre à répondre à une
> question du genre « Est-ce un [ … ] ? », l’expression entre crochets
> pouvant être remplacée indifféremment par « Requin », « Dragon », «
> classe J ». Après avoir ravalé tout amour-propre, il doit d’abord
> penser qu’il a là une occasion de faire un peu de prosélytisme pour
> sa chère série, puis tenter d’exposer de quoi il en retourne.
> Généralement, ces belles intentions pédagogiques doivent être
> rapidement abandonnées devant la lassitude qui s’installe dans l’oeil
> de son interlocuteur dès les premières tentatives d’explication,
> même simplistes, de la notion de « jauge ». Toute honte bue, il
> pourra alors dire quelque chose du genre : « c’est un peu comme un [
> … ] , mais un peu plus [ … ] et un peu moins [ …]... » (là encore les
> expressions entre crochets peuvent être remplacées par ce qui vous
> passe par la tête, sans abuser bien sûr...), et enfin tenter
> d’expliquer qu’il n’y a ni couchettes, ni WC, enfin rien de ce qui
> peut faire ressembler aux yeux de son interlocuteur cet objet
> flottant à un bateau de plaisance... Ne soyons pas exigeants, et
> sachons apprécier en toute humilité l’intérêt du badeau...
>
>
> Cette réflexion est évidemment également valable pour un propriétaire
> de 6 mètres, ou de Requin ou Dragon. On pourrait ainsi compléter le
> « Dictionnaire des idées reçues » de G. Flaubert par quelques
> paragraphes identiques consacrés aux Requins, Dragons, et autres
> voiliers de ce type. Requin : voir à Dragon Dragon : voir à Requin 6
> mètres : moins chers que les 8 mètres, voir dragon et requin 8 mètres
> : plus chers que les 6 mètres, requin, dragon,...etc. Un dernier mot
> sur ce sujet pour évoquer les 22, 30, 40 m2 nordiques dont la
> notoriété est encore plus restreinte que celle des classes métriques.
> On peut encore évoquer les « IOD » (International One Design), etc.
> Les exemples de ces carènes étroites et fortement lestées ne manquent
> pas.
>
> Mais arrêtons-nous là, car nous entrons alors dans un domaine où plus
> que jamais il convient de douter systématiquement des affirmations
> contenues dans les écrits journalistiques de la grande presse
> nautique qui y sont consacrés.
>
> Il y a pourtant eu des publications intéressantes, vulgarisatrices et
> bien documentées sur les différentes séries monotypes ou de « jauge
> » qui ont existé en France, mais leur rareté, non réédités,
> difficiles à trouver
> fait que la culture marine de beaucoup de plaisanciers , et a
> fortiori du grand public, s’arrête aux productions de ces dernières
> décennies des grands chantiers français.
>
> Elle reflète d’ailleurs celle de la plupart des journalistes «
> spécialisés » ...
>
> Seule la mode qui sévit actuellement des « vieux gréements », terme
> bien lourd et barbare, a fait resurgir d’un certain oubli les noms
> d’architectes navals du début du siècle, et a contribué, et
> contribue, à faire restaurer, ou même à faire reconstruire quelques
> unes de leurs production. Mais, comme souvent, le filtre médiatique
> opère et seuls ne ressortent dans les conversations que les noms de
> Fife ou de Herreshoff. Il y en a d’autres bien sûr, qui ont produit d’aussi beaux bateaux, mais la
> plupart du temps dans des tailles plus réduites (6m, 8m, 30 m2) ,
> donc moins propices à l’ébahissement. Cette mode traduit peut être
> une lassitude du public devant la multitude de modèles de voiliers,
> de caractéristiques et d’esthétiques proches, « ciblés » par le «
> marketing » en taille, budget, confort et esthétique - les qualités
> marines n’étant plus que critères accessoires dans cette démarche. En
> tout cas elle est par certains côtés réconfortante. Je dis par
> certains côtés, car elle conduit quelques constructeurs, architectes
> pas toujours très sérieux et maquignons attirés par l’odeur de
> l’argent à tenter fortune sur ce nouveau marché.
>
> Bref, tout n’est pas toujours drôle en ce bas monde.
>
> Parlons des bateaux....
> Tout lecteur intéressé aura parcouru quelques ouvrages récemment
> parus retraçant soit l’histoire du yachting, ou de la « belle
> plaisance » - encore une expression dénuée d'un véritable sens mais
> que chacun pense avoir compris, sans doute révélatrice des travers de
> notre époque - ou encore des séries de voiliers de ce siècle. Aussi
> ne me semble-t-il pas indispensable de citer et expliciter une fois
> de plus ces formules que les architectes navals tentent de pousser
> dans leur derniers retranchements pour en exprimer toute la
> substance, en l’occurrence un peu plus de vitesse.
>
> Les Formes La mode, les talents et l’expérience des architectes,
> l’état de l’art en matière d’hydrodynamique à une époque donnée, les
> capacités techniques des chantiers et les caractéristiques des
> matériaux disponibles constituent l’ensemble des éléments qu’on peut
> considérer comme déterminants des formes des carènes produites, ceci
> bien évidemment dans le cadre assez étroit d’une formule de jauge
> donnée.
>
>
> L’esthétique Résultant à la fois des convictions architecturales et
> de l'esthétisme d'une époque, elle permet de dater assez précisément
> les bateaux produits. S'ajoute à ces causes l'évolution de la formule
> de la jauge proprement dite. La largeur de bateaux a diminué au fil
> des années jusqu'à atteindre un minimum qui a du être imposé par la
> réglementation devant la tendance manifeste à la réduire.
>
> L'exploitation de la formule de jauge et de ses restrictions a régi
> dans une grande mesure la silhouette des 6, 8 et 12 m JI. En commun
> ils présentent ce volume d'œuvres mortes un peu tubulaire, élancé en
> longueur mais plus comprimé en largeur. Les bateaux récents sont
> dotés d'étraves camuses, d'élancements arrières larges, rasants et
> relativement plats. Ils se conforment aussi à l'esthétique de
> l'époque ou plutôt, la primauté accordée aux facteurs de performance
> sur les critères formels conduit à cette nouvelle esthétique. Un
> "design fonctionnel" comme on dit maintenant. Les dessous de ces
> dames(ou de ces messieurs, comme on voudra- on n’en fera pas une
> affaire de discuter du sexe de ces bateaux) ont également évolué : la
> mode a varié entre une relative légèreté et des formes plus remplies,
> entre des plans de quilles de formes douces et des appendices tracés
> au couteau, parfois même totalement laids ! Le talent de l'architecte
> a bien sûr son importance , et le "coup de patte" des plus talentueux
> se révèle à l'œil exercé. Chaque époque a vu la création de très
> belles unités pour lesquelles l'alliance quasiment parfaite entre la
> perfection hydrodynamique des formes - pour l'époque - et leur
> l'élégance ne semble pas s'être altérée au fil du temps.
>
> Le plan de voilure Là encore le spectateur avisé reconnaîtra sans
> équivoque la silhouette d’une 6 mètres ou d’un 8 mètres de jauge. Le
> gréement n’est pas très élancé, avec une bordure de grand voile assez
> longue et un recouvrement énorme du génois – pas autant que sur les
> 30 m2 suédois où le point d’écoute du génois peut arriver en arrière
> de celui de la grand voile. Le spi est grand , volumineux, malgré une
> hauteur plutôt réduite du triangle avant, et le tangon de spi n’est
> jamais réglé très haut. Les génois décroissent en taille jusqu’à un
> grand solent à avec un recouvrement faible ou nul. En général, un 6
> mètres un peu âgé bénéficie d’une garde robe abondante, pas toujours
> en bon état, mais offrant un vaste choix de voiles de promenade… La
> bôme sur les bateaux modernes est fort basse une fois la grand voile
> bordée, et le génois arrivant presque à la hauteur du barreur, la
> visibilité sous le vent est quasiment nulle ! Une grand vigilance
> s’impose donc en navigation.
>
>
>
> La navigation Par beau temps, elle est superbe, par contre avec un
> peu de clapot et de vent elle devient humide, très humide ! Mes
> navigations en 6 mètres sont un plaisir constant, que je sois à la
> barre ou aux écoutes et réglages divers. Il n'y en a pas plus que sur
> un autre bateau de régates, mais si on veut s'adapter aux conditions
> changeantes de vent et de mer, c'est un travail sans fin. La vitesse
> du bateau évolue dans une gamme assez étroite, suivant les allures
> pour des conditions données de vent. Parmi les lieux communs cités
> pour ce genre de bateau, on citera l'absence de perception
> d'accélération notable au passage d'une risée, mais on oublie souvent
> d'évoquer cette sensation étonnante de sentir le bateau n'accuser
> qu'une très faible gite supplémentaire au passage de la risée et en
> même temps de percevoir une persistance sinon une augmentation de la
> vitesse par le bruit et l'apparence du sillage, ceci accompagné d’une
> très légère augmentation, à peine perceptible, de l’effort ressenti
> à la barre. Cela change de l'attention qu'il faut apporter aux
> carènes modernes, dans ces mêmes conditions, pour éviter qu'elles ne
> se "vautrent". Naviguer au près très serré avec environ 15 noeuds de
> vent, régler le trim pour avoir une barre douce, et sentir la carène
> passer le clapot sans broncher, sans taper, presque sans bruit, mis à
> part les humides embruns, ou parfois même les débordements
> intempestifs de quelques vagues, est un grand plaisir, rarement
> offert par les carènes modernes. A 20 nœuds, les choses ne changent
> guère : border un peu plus, aplatir les voiles, et commencer à
> s’occuper de la pompe ! Le cap et la vitesse au près sont en mesure
> d’apporter la plus totale satisfaction au propriétaire et à son ego…
> Au portant sous spi, la sensation de vitesse n'est pas absente, même
> si on ne risque pas de planer ! Mais on peut pas parler d’une
> accélération franche, chose que l’on peut ressentir par contre sur un
> 5.50 m JI, même on oubliera complètement ce mot, à part dans quelques
> circonstances aidées par la houle…
>
> Sans être un inconditionnel de ce type de bateau, il me paraît
> honnête de dire que ces carènes lourdes, étroites et voilées offrent
> des grands plaisirs. Elles ne sont pas très à la mode parmi la grande
> majorité des plaisanciers , pourtant le "programme" de navigation
> qui est à leur portée correspond sans doute aux sorties à la journée,
> le plus fréquemment effectuées par beaucoup –dans les limites d’une
> baie ou d’une aire de navigation abritée, et même de belles courses
> côtières si les conditions sont favorables. Naviguer en solitaire est
> tout à fait possible, à condition de garder quelque souplesse… Les
> winchs sont puissants, le bateau conserve son erre très longtemps et
> permet de virer de bord tranquillement en se réservant le temps de
> s'occuper des bastaques et du génois. Même le spi n'est pas
> inaccessible au navigateur solitaire. Au contraire, même, les bords
> de vent de travers sous spi avec un bateau qui ne montre aucune
> tendance à partir inopinément au lof apportent des sensations bien
> agréables. Et quelques carènes modernes, sous spi asymétrique et un
> équipage deboutsur le liston ne réussissent pas à passer au vent d’un
> 6m au vent de travers sous spinnaker. La tranquilité de ce bateau
> permet, en solitaire, de se dispenser d’un pilote automatique.
> Manœuvrer est un plaisir, là encore l'erre du bateau constitue une
> aide précieuse. Le moteur auxiliaire hors-bord peut apparaître comme
> une nécessité pour certains, pourtant, n'en disposant pas, je n'en ai
> pas encore regretté l'absence, devant pourtant partir et arriver à ma
> place au ponton.
>
> La vie à bord… Est-ce bien convenable d'aborder ce sujet ? L'espace
> ne manque pas à bord et au mouillage on peut même imaginer de
> disposer un ou deux transats à l'abri des regards, - oui, des vrais
> transats - protégés des révolins… Le confort est inexistant, mais
> pour des navigations à la journée, il y a suffisamment de place pour
> la famille et le pique-nique, le seul problème étant de trouver un
> endroit à l’abri de l’humidité ambiante ou à venir lorsque le
> thermique de l’après midi se met en place et que le retour au port
> doit se faire au près … Avec un bon taud on peut même envisager de
> passer quelques nuits au mouillage …par beau temps… Pour ma part il
> me reste à prévoir le petit café chaud du matin ! On peut concevoir,
> et cela a été fait à plusieurs reprises, un rouf, un cockpit et
> transformer ce quillard ouvert en bateau de croisière. Les exemples
> existent et des navigations côtières ont été effectuées sans problème
> – en 6 m et en 8m . C'est un autre "programme", mais il est
> parfaitement envisageable. Un moyen terme existe également avec une
> formule "semi-ouverte" offrant à la fois la disposition du bateau de
> régate et un minimum de confort et d'abri, choix assez fréquement
> rencontré sur des 6m nordiques où les archipels offrent de grandes
> possibilités de croisières.
>
>
> Quels plaisirs ? Je crois que les considérations exposées ci-dessus
> fournissent les principales réponse possibles à cette question ! Je
> me régale !
J'aime la vie, ma famille et mes amis