Tout se passe comme si l'artiste était aujourd'hui chargé de réaliser,
pour la collectivité, un fantasme de toute-puissance, la revendication
d'un espace de liberté absolue concédée à certains de par leur
appartenance à une catégorie cumulant naissance et mérite. L'art est
donc venu à représenter la conjonction improbable de deux valeurs
incompatibles : la valeur démocratique, en vertu de laquelle tout homme
a le droit d'être un artiste, et la valeur aristocratique, en vertu de
laquelle tout artiste est - au moins fantasmatiquement - au-dessus des
normes et des lois.
Comment, donc, fonder l'inégalité en justice ? La vocation artistique
est une réponse à cette question. Mais une telle résolution ne va pas
sans poser quelques problèmes, particulièrement sensibles à l'époque
actuelle [...] Contentons-nous ici de conclure par deux questions.
La première est d'ordre prospectif : que devient une société dont
l'élite s'identifie à la marginalité ? Comment faire de l'individualité
un principe commun, de la singularité une norme et de la transgression
un modèle, sans ruiner à la fois les conditions de la communauté, la
définition de l'excellence, les limites de la marge, la notion même de
norme et l'efficace de la transgression ?
Nathalie Heinich, L'élite artiste, excellence et singularité en régime
démocratique, Gallimard, 2005 p. 351
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nagbvar zbernh