Xavier wrote:
> Henri Dutilleux est d�c�d� aujourd'hui � l'�ge respectable de 97 ans.
C'est un tr�s grand bonhomme qui a tir� sa r�v�rence. Pour meubler ce faux
rhum et parler d'autre chose que de rangements de Cds, voici voil� une
contribution que j'avais post� ici-m�me en septembre 2010, �a s'intitulait :
"Menus propos autour d'un tr�s vieil homme"...
"Il fait partie de ces v�n�rables vieillards dont on se demande
r�guli�rement
s'ils sont d�j� morts ou non. Au fait, Dutilleux, il est mort, non ? Eh non
! Il est bien vivant, le bougre, monstre sacr� de 94 balais peut-�tre agac�
par les n�crophages, grimauds de la c�l�bration posthume qui guettent les
premiers signes de la maladie pour entreprendre la r�daction d'un �loge
dithyrambique tout sonnant de grandes formules qui se la p�tent. Gageons
que, chez Diapason, les hommages sont d�j� pr�ts, la biographie est r�dig�e,
la discographie est � jour, sait-on jamais, � cet �ge, un coup de vent, et
fffttt ! La chandelle s'�teint.
Nul n'�tant proph�te en son pays, Dutilleux est largement plus connu �
l'�tranger qu'en France, et les bacs des magasins de disques de par chez
nous ne d�bordent pas de ses oeuvres, c'est une �vidence (c'est vrai aussi
qu'elles ne sont pas tr�s nombreuses). Mais c'est promis, l'�lys�e se fendra
d'un communiqu� � la mort d'Henri, rappelant la perte immense que sa
disparition repr�sentera pour la musique fran�aise, etc., musique qu'il a
inlassablement servie avec passion et talent, etc., qu'il a fait rayonner �
travers le monde, offrant au public des ouvres g�n�reuses et authentiques,
etc. etc. Ce sera d'ailleurs sinc�re : d�s qu'il a une seconde � lui - ce
qui est rare - on sait bien que notre Sarko national bouscule la pile des
disques de Carla pour d�nicher un enregistrement de la Symphonie le Double
ou de M�tabole qu'il d�guste d'une oreille gourmande.
Contrairement � Messiaen, Dutilleux n'a pas encore le statut de monument
historique que conf�re l'�tat de macchab�e. Cela viendra un jour ou l'autre,
mais je suppose qu'il n'est pas press�. Contrairement � Boulez, il est d'un
naturel plut�t discret, il �vite la pol�mique et le devant de la sc�ne. Il
n'h�site pas � avouer qu'il aime le jazz et la vari�t�, qu'il appr�cie
Barbara et L�o Ferr�. Mais qu'on le veuille ou non, il fait partie de ce
"Groupe des trois" qui repr�sentera ce que la musique fran�aise a produit de
plus innovant et de plus riche dans la seconde moiti� du XXe si�cle.
Messiaen mort en 1992 � 84 ans, Boulez, 85 ans, Dutilleux 94 ans aux prunes,
ceux qui ont jou� les trois ont gagn� le tierc�, dans l'ordre ou dans le
d�sordre. (Je suis injuste : il faudrait ajouter un quatri�me bourrin, Andr�
Jolivet).
�a n'�chappera � personne, la musique de Dutilleux n'est pas une musique
d'ameublement. On ne s'assoit pas dans un fauteuil pour �couter L'Arbre des
Songes comme on le ferait pour une suite de Couperin ou une symphonie de
Mozart, ou m�me pour une oeuvre de Messiaen ou de Boulez. On n'est pas au
spectacle. On participe au spectacle. Il est indispensable qu'on se l�ve,
qu'on saisisse la main que nous tend le compositeur et qu'on le suive avec
confiance dans l'inconnu t�n�breux ou lumineux, "vaste comme la nuit et
comme la clart�" o� il veut nous emmener. Pas de formes classiques, pas de
cadres, pas de rep�res, pas de ta-ga-da ploum ploum pour dire que c'est
fini, pas de zim boum tralala pour dire que �a commence, car �a ne commence
pas (�a a d�j� commenc� depuis longtemps), �a ne finit pas (�a ne finira
jamais), c'est in-fini, in-achev�. La musique de Dutilleux est comme une
route incertaine, par une nuit incertaine, dans un pays incertain, sans
�clairage et sans signalisation. "Les inventions d'inconnu r�clament des
formes nouvelles", disait Rimbaud. Les oeuvres de Dutilleux sont le plus
souvent en un seul mouvement, une seule coul�e, un seul souffle, structur�es
par une logique interne rigoureuse, mais savamment cach�e. Sa musique
progresse par variations, par m�tamorphoses, par transformations, je dirais
presque par transmutations (il y a quelque-chose de chimique, voire
d'alchimique l�-dedans), par "m�taboles", parsem�e de surprises, de
r�miniscences, d'impressions de "d�j�-vu" � la saveur proustienne, et de
correspondances, baudelairiennes, "comme de longs �chos qui de loin se
r�pondent dans une t�n�breuse et profonde unit�".
Pour celui qui fait l'effort de lever le cul de son fauteuil, la musique de
Dutilleux ne demande ni �tude, ni initiation. Elle est imm�diatement
accessible. Le bonhomme a eu la modestie - ou la sagesse - de ne rien �riger
en syst�me, de n'�pouser aucune doctrine, de ne se couler dans aucun moule,
de n'�noncer aucune th�orie. Boulez - ou m�me Messiaen pour beaucoup de ses
oeuvres - demandent une culture, des connaissances. Ce sont des musiques
�labor�es selon des syst�mes complexes, des musiques savantes, voire
�rudites. Des musiques d'initi�s. Il faut en poss�der les cl�s pour en
explorer et comprendre tous les recoins. La musique de Dutilleux est ouverte
� tous les vents, non qu'elle ne soit pas, elle aussi, d'une science
consomm�e, mais l'artisan, par �l�gance, a eu soin d'en cacher les ressorts.
Contrairement � beaucoup de compositeurs contemporains, Dutilleux ne nous
impose jamais une indigeste soupe de gloses, de prol�gom�nes, de pr�ambules,
"d'introductions �", de "modes d'emploi", de notices, pour expliquer ce
qu'il a voulu faire, pour nous indiquer tout bien comment il faut �couter sa
musique, ce que symbolise le coup de cymbale � la mesure 97 et comment il
faut jouer le r� b�mol de la mesure 350. Il nous laisse libres d'�couter et
d'interpr�ter par nous-m�mes, � notre guise. C'est sans doute pour cela
qu'il a toujours fait l'objet d'un consensus respectueux, qu'il n'a jamais
�t� attaqu� haineusement par ses pairs ou par les contempteurs imb�ciles qui
�reintent aujourd'hui Boulez en faisant un amalgame grossier entre la
qualit� d'une musique qu'ils n'ont souvent jamais �cout�e plus de trois
minutes (l'eussent-ils �cout�e, qu'ils n'auraient sans doute pas la
capacit�, la culture et l'ouverture d'esprit pour la comprendre et
l'appr�cier) et les d�fauts saillants du personnage, largement colport�s par
les journaux � ragots, suffisance, orgueil d�mesur� ou go�t de la
provocation. N'appartenant � aucune �cole, toujours discret et pudique, aux
antipodes du dogmatisme, Dutilleux n'attise pas les inimiti�s qui naissent
trop souvent entre les chapelles, les mouvances, les sectes parfois, de la
musique contemporaine.
Musique sensible, musique sensuelle, musique voluptueuse, qui nous �l�ve
lentement, "par del� le soleil, par del� les �thers, par del� les confins
des vo�tes �toil�es", du monde mat�riel au monde spirituel... On peut jouir
d'une fugue de Bach, d'une composition dod�caphonique ou s�rielle � la seule
lecture de la partition. On peut consid�rer qu'il s'agit d'une architecture
purement intellectuelle qui pourrait, � la limite, se passer de
l'interpr�tation. Ce serait impossible, ou grandement dommageable, pour la
musique de Dutilleux. Il partage - avec Webern et quelques autres - l'amour
physique, charnel, du timbre, dont il joue avec une virtuosit� et une
gourmandise un peu perverse. Sa musique ne peut se passer du son, de la
vibration, de l'onde sonore qui se propage et fait vibrer l'air et les
poitrines."
--
Paul & Mick Victor
cite P&MV