Dominique Ginet, professeur à Lyon 2, faisait le parallèle entre notre
longue scolarité, et les épreuves d'initiation dans les sociétés sans
écrit : en deux à trois semaines, les adolescents apprennent tout ce
qu'un adulte doit savoir, assorti d'épreuves effrayantes et
douloureuses, après quoi le passage est effectué, ils sont adultes
conformes, et ont le droit de chasser et de se marier.
Chez nous, les connaissances à assimiler sont nettement plus grosses, et
l'initiation devient indéchiffrable.
Pourtant, il y a du travail d'ethnologie à faire, pour déchiffrer cette
rage de conformisme qui biffe le système d'éducation.
La rage du conformisme sévit aussi dans la sélection des futurs profs,
à l'IUFM, et dans les concours. Le pire dans le conformisme est
justement le plus élevé, l'agrégation. Ce qu'on te demande est de
courir très vite sans réfléchir.
Encore du travail d'enquêteur ethnologue à faire : du temps que la
spécialité Physique et Electricité Appliquée existait encore, les deux
tiers des lauréats sortaient de l'ENSET de Cachan. Féodalités ?
Tribalités ? Qui parlait de féodalités et tribalités déjà ? La plupart
des sujets étaient rédigés pile poil pour éliminer ceux qui n'avaient
pas suivi l'enseignement du suzerain de Cachan, et n'étaient pas
familiarisés avec ses tics de langage.
Remarquez, pendant ce temps-là, les grands chefs de l'E.N. qui
utilisent les moyens de l'état pour leur enrichissement personnel,
font-ils un travail créatif personnel, ou obéissent-ils juste à la
tradition locale qui les a cooptés ?
Qui feust premier ? Soyf ou beuverye ?
Je suggère cet élément de diagnostic :
Les techniques généralistes de la coopération interprofessionnelle sont
dramatiquement sous-développées, jusque dans l'enseignement supérieur,
et même surtout là. On ne leur apprend rien de la méthodologie générale
de résolution des problèmes. On ne leur apprend rien du savoir-être ni
du comportement efficace. On ne leur apprend même pas à interrompre et
questionner avec respect et efficacité. On ne leur apprend évidemment
pas à inventer les solutions, ni même préalablement à reposer un
problème à l'endroit. Or combien de fois la tradition présente les
problèmes à l'envers ou tout de travers ?
Pourquoi ? Parce qu'il s'agit de corporations crispées dans leur
défensive sur quelques micro-privilèges peu excusables. L'une des plus
nocives dans le genre est la corporation des matheux (mais je crains
qu'on en ait à dire de sévères aussi de celle des profs de philo) : ils
profitent à fond du fait qu'ils remplacent désormais le latin pour la
sélection sociale des élèves selon leur origine. Du coup ils impriment
à tout l'enseignement quelque peu scientifique leurs délires
corporatifs propres : tous les concepts tombent indéfinis et incréés du
ciel abstrait, incarnés sous forme d'axiomes. Ils ne paient aucune de
leurs dettes envers les millénaires de technologie dont ils héritent.
Ils sont infoutus de préciser les limites de validité des concepts
qu'ils enseignent. Alors qu'elles sont drastiques, et que la physique
paie encore un prix exorbitant de la non-prise en compte de ces
horizons de validité. Mais leur privilège qu'ils défendent jalousement
est de ne JAMAIS travailler sur cahier des charges, en fonction des
besoins exprimés par des clients. Or il y aurait énormément à
travailler en ce sens, les besoins réels ne sont pas satisfaits du tout.
La première fusée Ariane V et son satellite ont été perdus parce que la
subroutine de maintien des gyroscopes ne prévoyait pas de conditions
contractuelles de validité des entrants. On l'aurait prévu, la
subroutine eût été modifiée à temps. Dans l'enseignement tel que nous
le pratiquons, aucune contractualisation interprofessionnelle des
entrants et des sortants. Juste la crispation sur les délires locaux et
les privilèges locaux. François de Closets nous avait expliqué pourquoi :
c'était déjà pareil sous l'Ancien Régime, avant la Révolution, la
caste des grands privilégiés redistribue de menus privilèges à des
supplétifs, afin que ces grades intermédiaires exaspèrent chacun le
peuple par leurs privilèges intermédiaires et leurs exactions
intermédiaires, et que personne n'ait plus le temps de regarder la
corruption au sommet.
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Le contrat social du scientifique inclut le mandat de se piloter
en exactitude : le système de production des connaissances,
il est présumé le piloter en exactitude et non en traditions, ni
en stratégies de pouvoir, ni en narcissisme, ni en corruption.