@speedymail.org says...
> Norme psychiatrique en vue
> LE MONDE | 03.05.08 | 14h42 . Mis à jour le 03.05.08 | 14h42
> *On parle de plus en plus de "santé mentale", de moins en moins de
> "psychiatrie". Où nous mènera, demain, cette tendance ?*
> Nous sommes entrés dans l'ère d'une psychiatrie postmoderne, qui veut
> allouer, sous le terme de "santé mentale", une dimension médicale et
> scientifique à la psychiatrie. Jusqu'à présent, cette discipline
> s'intéressait à la souffrance psychique des individus, avec le souci
> d'une description fine de leurs symptômes, au cas par cas. Depuis
> l'avènement du concept de santé mentale, émerge une conception
> épidémiologique de la psychiatrie, centrée sur le dépistage le plus
> étendu possible des anomalies de comportement. Dès lors, il n'est plus
> besoin de s'interroger sur les conditions tragiques de l'existence, sur
> l'angoisse, la culpabilité, la honte ou la faute ; il suffit de prendre
> les choses au ras du comportement des individus et de tenter de les
> réadapter si besoin.
> *Quel a été l'opérateur de ce changement ?*
> Le DSM/ (Diagnostic and Statistical Manual),/ sorte de catalogue et de
> recensement des troubles du comportement créé par la psychiatrie
> américaine. En multipliant les catégories psychiatriques (entre le DSM I
> et le DSM IV, soit entre les années 1950 et les années 1990, on est
> passé de 100 à 400 troubles du comportement), il a multiplié d'autant
> les possibilités de porter ces diagnostics. Aujourd'hui, on est tombé
> dans l'empire des "dys" : dysthymique, dysphorique, dysérectile,
> dysorthographique, dyslexique... Chaque individu est potentiellement
> porteur d'un trouble ou d'une dysfonction. Ce qui étend à l'infini le
> champ de la médicalisation de l'existence et la possibilité de
> surveillance sanitaire des comportements.
> *Comment cette conception de la psychiatrie a-t-elle pu s'imposer ?*
> Par sa prétention à la scientificité. La santé mentale ne s'est pas
> imposée à des sujets victimes, passifs, mais à des individus
> consentants. Depuis l'effacement des grandes idéologies, l'individu se
> concocte son propre guide normatif des conduites, qu'il va souvent
> chercher dans les sciences du vivant. Résultat, ce sont les "prophètes
> de laboratoires" qui nous disent comment se comporter pour bien se porter.
> * Quel sera le soin de demain, compte tenu de cette évolution ?*
> Je ne suis pas certain que les dispositifs de santé mentale aient le
> souci de soigner, et encore moins de guérir. Ils sont plutôt du côté
> d'un dépistage précoce et féroce des comportements anormaux, que l'on
> suit à la trace tout au long de la vie. Or, en s'éloignant du soin, la
> santé mentale utilise des indicateurs extrêmement hybrides. Ainsi de
> l'expertise collective de l'Inserm (2005) qui préconisait le dépistage
> systématique du "trouble des conduites" chez le très jeune enfant pour
> prévenir la délinquance : elle mélangeait des éléments médicaux, des
> signes de souffrance psychique, des indicateurs sociaux et économiques,
> voire politiques. On aboutit ni plus ni moins, sous couvert de science,
> à une véritable stigmatisation des populations les plus défavorisées. Ce
> qui en retour naturalise les inégalités sociales.
> *Le repérage fin des troubles ne permet-il pas au contraire de mieux
> soigner ?*
> Je crois qu'il permet en réalité d'étendre le filet de la surveillance
> des comportements, en liaison permanente avec l'industrie
> pharmacologique. La production de nouveaux diagnostics est devenue la
> grande affaire de la santé mentale. Voyez le concept de "troubles de
> l'adaptation" : il est suffisamment flou pour qu'on puisse l'attribuer à
> chaque personne en position de vulnérabilité. Quelqu'un qui est stressé
> au travail ou qui est angoissé par une maladie grave peut ainsi
> développer une "réponse émotionnelle perturbée", qui sera considérée
> comme trouble de l'adaptation. La réponse sera de lui administrer un
> traitement médicamenteux, accompagné d'une thérapie
> cognitivo-comportementale pour l'aider à retrouver une attitude adaptée.
> Ainsi, la "nouvelle" psychiatrie se moque éperdument de ce qu'est le
> sujet et de ce qu'il éprouve. Seul importe de savoir s'il est
> suffisamment capable de s'autogouverner, et d'intérioriser les normes
> sécuritaires qu'on exige de lui.
> *Quel sera, dans ce contexte, le rôle du psychiatre ou du psychologue ?*
> On peut craindre que l'on demande aux psys d'être davantage des coachs
> que des soignants. Depuis quelques années, on assiste à une
> multiplication hyperbolique de la figure du coach, devenu une sorte de
> super-entraîneur de l'intime, de manager de l'âme. Les dispositifs de
> rééducation et de sédation des conduites fabriquent un individu qui se
> conforme au modèle dominant de civilisation néolibérale : un homme
> neuro-économique, liquide, flexible, performant et futile.
> * Y aura-t-il encore une place pour la psychanalyse ?*
> Celle-ci est totalement à rebours de ces idéologies, en ce qu'elle fait
> l'éloge du tragique, de la perte, du conflit intérieur, d'un certain
> rapport à la mort et au désir. Elle peut donc disparaître en tant que
> pratique sociale. Mais je pense que ce qu'elle représente - une certaine
> philosophie du souci de soi, qui tend à construire un sujet éthique
> responsable - ne disparaîtra pas.
> A cet égard, il est frappant de voir que la psychanalyse, désavouée par
> la santé mentale, est actuellement requise dans les services de médecine
> non psychiatrique. Tout se passe comme si les médecins, à l'inverse des
> nouveaux psychiatres, reconnaissaient qu'il y a une part hétérogène au
> médical, qui est que toute maladie est un drame dans l'existence, et
> qu'il faut aider le patient à traverser cette épreuve. De même, bien que
> la psychanalyse ne soit pas à la mode dans notre culture, la demande ne
> fait que croître dans les cabinets.
> *Propos recueillis par Cécile Prieur*
> Article paru dans l'édition du 04.05.08.