liberation.fr Terre <http://www.liberation.fr/terre,89> 27/10/2009 à
00h00 Phnom
Penh touche les fonds du lac Reportage
La municipalité de la capitale cambodgienne a cédé à une firme immobilière
le lac Boeung Kak, qui sera comblé pour bâtir des résidences de luxe. Les
opposants crient au scandale financier et écologique.
Par *ARNAUD DUBUS* envoyé spécial à Phnom Penh (Cambodge)
Dans une ville à moitié inondée à chaque longue averse, détruire le grand
lac au nord de la capitale cambodgienne, Phnom Penh, réservoir naturel et
séculaire, ne semble pas être un choix qui s’impose. Et pourtant c’est la
décision qu’a prise avec enthousiasme la municipalité de la ville, en
cédant, pour 50 millions d’euros, à une firme immobilière privée, une
parcelle de 133 hectares dans le nord de la capitale, laquelle inclut le lac
Boeung Kak, dont la superficie couvre 90 hectares.* «C’est un espace ouvert
au cœur de la ville, avec un potentiel fantastique pour devenir une aire de
relaxation, raconte*David Pred, fondateur de l’ONG Bridge across Borders,
qui milite pour la préservation de Boeung Kak. *Mais ce que voit le
gouvernement, c’est 133 hectares de terrains immobiliers qui sont gâchés
parce qu’il y a un lac.»*
De la terrasse de la *guest house**Floating Island,* dans le quartier des
routards à l’est du lac, la vue est saisissante. Une large langue de sable
s’avance jusqu’au milieu du lac. Posé sur celle-ci, un pipeline crache le
sable aspiré à six kilomètres de là, au point de rencontre des fleuves
Mékong, Tonle Sap et Bassac, juste en face du Palais du roi du Cambodge. *«Le
lac sera comblé dans moins d’un an,* dit Tam Suthi, le propriétaire de
la *guest
house* en observant la langue de sable.* Cela ne nous fait pas plaisir, mais
nous n’avons pas le choix, nous allons devoir partir. Le gouvernement dit
qu’il a le droit de développer le pays».*
Environ 20 000 personnes qui habitent sur le lac ou sur les berges sont
sommées de déguerpir par la municipalité avec pour compensation une somme de
5 400 dollars (3 600 euros). Après une série d’intimidations et de
destructions de maisons par des policiers, beaucoup de riverains se sont
résignés à accepter l’offre. Mais la destruction de Boeung Kak, qui doit
laisser place à des centres commerciaux et des immeubles résidentiels de
luxe pour les nouveaux riches de Phnom Penh, n’entraîne pas pour seule
conséquence d’incalculables dégâts sociaux.
*Comblement.* Une étude menée en mars par une équipe d’ingénieurs
hydrauliques australiens a conclu que le comblement du lac allait
provoquer*«une augmentation de la profondeur et du niveau des
inondations, mais aussi
de leur fréquence»*.* «La municipalité de Phnom Penh développe son projet
immobilier avant de s’occuper du problème du drainage des eaux. Ce devrait
être l’inverse»*, explique Ben Caddis, le directeur technique de l’étude.
La question est d’autant plus sensible que Boeung Kak est le dernier lac de
Phnom Penh à n’avoir pas été comblé pour faire place à des projets
immobiliers. L’étude estime que l’étude d’impact sur l’environnement
présenté par Shukaku, la firme cambodgienne qui a acheté le terrain à la
municipalité, est totalement insuffisante. *«Elle se réduit à quelques
vagues affirmations de ce qui serait souhaitable de faire, sans aucun
détail, ni aucune étude»*, indique Ben Caddis. De surcroît, Shukaku refuse
toute responsabilité quant aux éventuels dégâts causés par les inondations.
Le quartier de Russei Keo, au nord du lac, est particulièrement menacé. En
novembre dernier, alors que le pompage du sable dans le lac avait commencé,
le quartier a été paralysé par des inondations sans précédents. Le fait que
la municipalité cède un lac qui appartient au domaine public est illégal.
Pour contourner ce problème, le gouverneur de Phnom Penh (qui agit au nom du
gouvernement) a octroyé un «bail de 99 ans» sur le lac et ses environs à
Shukaku, firme dirigée par Lau Meng Khin, un sénateur du Parti du pouvoir du
peuple, très proche du Premier ministre Hun Sen.
*Appât du gain.* Politicien à la réputation sulfureuse, Lau Meng Khin dirige
aussi le consortium Pheapimex, responsable de la destruction de la majorité
des forêts du Cambodge, selon l’organisation Global Witness. «*C’est un peu
comme si Barack Obama vendait Central Park à un promoteur immobilier. **
Impensable !»* s’indigne Hallam Goad, conseiller après de l’ONG Sahmakum
Teang Tnaut, qui cherche à protéger les riverains du lac.
La partie la plus ironique de cette triste saga est qu’un schéma directeur
d’urbanisme, visant à faire de Phnom Penh la «perle de l’Asie» d’ici 2020,
avait été élaboré en 2007 par la municipalité de Phnom Penh en collaboration
avec le Bureau des affaires urbaines français. Dans ce schéma directeur, qui
a reçu un prix international à Londres, Phnom Penh est projetée comme une
ville de parcs et d’espaces aquatiques, qui n’a pas cédé, contrairement aux
autres capitales asiatiques, à la verticalisation à tous crins. Ce plan n’a
jamais connu de début d’application, au grand désespoir des experts
français.
L’affaire du lac Boeung Kak, selon plusieurs observateurs, reflète bien une
attitude plus générale des autorités cambodgiennes. *«Le principe est
l’appât du gain à court terme sans souci des conséquences humaines ou
environnementales,* estime David Pred. *Il faut vendre tout ce qu’on peut -
ressources naturelles, forêts, sources d’énergie - jusqu’à ce qu’elles
soient épuisées.»*