Lundi 9 novembre 2009
DE LA SOUVERAINETE
Le caractère passionnel propre à toute combat électoral, aggravé lors
des dernières élections européennes par les fatales divisions du camp
des patriotes (un mot que nous préférons à celui de souverainistes),
mais aussi l’amitié qui me lie aux deux contradicteurs, m’ont amené à
différer le commentaire que je voulais faire de l’article de Bernard
Seillier paru dans La Nef de mai 2009 sur la notion de souveraineté en
réponse à un article de Paul-Marie Coûteaux. .
Je partage l’avis de Bernard Seillier sur beaucoup de points, en
particulier l’idée que l’Europe est notre espace commun et que le
légitime souci de la souveraineté nationale ne saurait faire de nous
des europhobes ou nous détourner du souci de promouvoir par les moyens
adaptés une Europe prospère et unie, forte et libre, ce qui ne veut
naturellement pas dire supranationale. Ce fut d’ailleurs là un des
grands messages laissés par celui que l’archiduc Otto de Habsbourg a
qualifié comme un des pères de l’Europe, Charles de Gaulle.
Il est certain aussi que les gouvernements, quels qu’ils soient, ne
sont pas, par-delà le bien et le mal, ne se situent pas au-dessus de
la loi morale et qu’ils doivent soumettre l’exercice de leur pouvoir à
une règle qui les transcende, à commencer par le souci du bien commun
et du droit naturel. Paul-Marie Coûteaux a-t-il d’ailleurs dit autre
chose ? Je n’ai pour ma part jamais compris que le souverainisme, trop
souvent caricaturé, soit autre chose que l’attachement à la
souveraineté nationale. Or celle-ci n’est ni « illusoire » ni «
hérétique ».
Ni illusoire
Illusoire ? Hannah Arendt a montré que tous ceux qui ont au XXe
siècle tenté de supprimer les libertés pour les broyer dans les
machines totalitaires, ont commencé par en nier l’existence
philosophique. L’homme, disaient-ils, n’est que le produit de sa
classe sociale ou de sa race, sa liberté n’est qu’illusion.
Je me souviens d’avoir un jour rencontré un vieux maréchaliste qui
disait à la cantonade qu’aucun Etat n’était vraiment libre, ce qui
tendait à excuser le régime qu’il voulait défendre – et dans la
foulée, la construction européenne. Je lui demandai : « Vous dites que
les Etats ne sont pas libres .Et les individus le sont-ils ? » - «
Pas davantage » me fut-il répondu ? Si on nie la liberté des
communautés, comment reconnaître celle des individus ? Je suis sûr
que cette philosophie holiste n’est pas celle de Bernard .Seillier.
Bien entendu les gouvernements concluent des pactes qui les lient.
Mais ils ne les concluent pas comme les individus. Aucune autorité ne
vient au-dessus d’eux, en leur lieu et place, juger de la manière
dont ils respectent ces pactes, ni leur en imposer par la force le
respect. Ces pactes, ils les honorent comme ils peuvent, rebus sic
stantibus selon la formule du droit international, et sans jamais
perdre de vue les intérêts de leur peuple ; si ceux-ci leur
commandent un jour de les dénoncer, ils doivent être en mesure de
le faire. .
Pour cela, celui qui est responsable d’une nation doit garder les
mains libres. Le Père Gaston Fessard, le théologien de la Résistance,
a montré comment le notion de « prince esclave » (prince signifiant
toute forme de gouvernement, individuel ou collégial) était une
contradiction en soi. Car si le prince est lié de quelque manière à
une autorité supérieure à la sienne, qu’elle soit interne ou externe,
fut-elle cléricale, il ne saurait être disponible à 100 % à ce qui est
sa seule mission : le bien matériel et spirituel de son peuple. Il
sera conduit à obéir à d’autres contraintes et son action ne saurait
dès lors être la même que s’il était libre. C’est ce qui fonda les
Capétiens à affirmer que « le roi de France est empereur en son
royaume ». Cette exigence d’indépendance à l’égard d’intérêts
particuliers ou étrangers, vaut aussi vis-à-vis de toute
considération idéologique. Un gouvernement, quel qu’il soit n’a pas
pour finalité de réaliser un « grand œuvre », une grande mission :
construire le socialisme, faire l’Europe, étendre le libre-échange sur
la terre. Il ne doit avoir en vue que les intérêts de son peuple. La
souveraineté a donc une signification.
On prétendra limiter la souveraineté des Etats par le principe de
subsidiarité, instaurant ainsi une sorte de grandiose hiérarchie des
pouvoirs allant de l’ONU à la cellule familiale. Même si Bernard
Seillier reconnait que l’Etat tient dans cette hiérarchie « une place
particulière », il faut aller plus loin. Seul l’Etat, dit saint Thomas
d’Aquin est une « société parfaite », ce qui veut dire pouvant être
dans les cas limites auto-suffisant. Le principe de subsidiarité
n’oblige donc les gouvernants qu’à l’égard des autorités de rang
inférieur et il se confond dès lors avec le respect des droits des
individus mais aussi des collectivités propre à tout Etat soucieux de
justice. Et comme l’a montré John Laughland, ce n’est pas la
philosophie politique qui détermine ces droits, c’est l’histoire
particulière de chaque peuple.
Ni hérétique
La théorie de la souveraineté nationale n’est pas non plus hérétique.
Pour affirmer cela, il eut fallu se référer à quelque texte. On ne
voit pas lequel. Richelieu, cardinal de l’Eglise romaine, si
soucieux de rectitude doctrinale, aurait-il été hérétique ?
La souveraineté appartient à Dieu seul, dit-on.
Si on veut dire par là que le pouvoir, qu’il soit monarchique,
aristocratique ou démocratique n’a pas compétence pour fonder ou a
fortiori changer la règle morale ou encore en affranchir les
gouvernants ou qui que ce soit, nous sommes bien d’accord. Sachant que
cette règle, permanente par définition, ne se confond pas avec telle
ou telle de ces décisions particulières qui font le quotidien de
l’action politique.
Si on veut dire encore que tout dans le monde, par delà les
apparences, est gouverné par le divine Providence, on veut le croire.
Mais s’il s’agit d’opposer la souveraineté de Dieu et celle des
gouvernants, alors on met en concurrence ce qui ne saurait l’être. Ce
fut l’erreur de certains théoriciens de la monarchie de droit divin,
d’abord de penser que les autres pouvoirs ne l’étaient pas, ensuite
que cette origine divine les dispensait de payer, comme tous les
pouvoirs le font, leur dû aux exigences pratiques, « machiavéliennes
» dirons-nous, qui conditionnent l’exercice du pouvoir, tombant ainsi
dans un idéalisme suicidaire. Louis XVI, en cela plus disciple de
Fénelon que de Richelieu, n’échappa pas à ce travers.
Or si l’on suit à la lettre Paul dans Romains XIII, il est clair que
tout pouvoir est de droit divin, à l’exception dirions nous
aujourd’hui, d’un pouvoir « intrinsèquement pervers » destructeur
du bien commun (et encore n’oublions pas que Paul, écrivant pourtant
sous Néron, ne fait pas cette restriction). Mais qu’il soit
monarchique, oligarchique ou démocratique, le pouvoir a beau venir de
Dieu, pas plus qu’il ne peut s’exonérer de la règle morale, il ne
saurait non plus faire l’économie du souci proprement politique de sa
propre conservation et cela par les moyens propres à la politique.
Souci égoïste, dira-t-on ? Que non puisque derrière il y a les
intérêts de tout un peuple. Si un pouvoir légitime se laissait, par
faiblesse ou angélisme, déposséder – ou s’il prenait indument comme
émanant de la souveraineté de Dieu les injonctions de quelque
puissance étrangère, l’Empereur germanique ou le roi d’Espagne, sans
oublier la commission de Bruxelles, - voire le pape dans l’ordre
temporel -, il faillirait à sa mission qui est encore une fois d’être
tout à son peuple et à personne d’autre. D’autant que si ce pouvoir
venait à être renversé, le pays pourrait se voir plongé dans des
convulsions aux conséquences incalculables comme cela arriva avec la
Révolution française.
Comme la nature divine et la nature humaine du Fils, telles qu’elles
furent définies à Chalcédoine, l’ordre divin et l’ordre naturel
coexistent dans la chose politique « sans confusion ni séparation
». Les séparer, c’est être, en politique, nestorien, les confondre,
c’est être monophysite. La souveraineté de Dieu et celle des hommes
qui ont mandat pour l’exercer ne sauraient être en concurrence
puisque elles appartiennent à des ordres différents.
Roland HUREAUX.
http://roland.hureaux.over-blog.com/
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